26 novembre 2014

De la mode et des interdits bibliques


Comment douter, face à cette affiche de la Grande Braderie de la Mode 2014, des racines judéo-chrétiennes de notre culture ? Réalisons-nous combien ses interdits structurent aujourd'hui encore notre inconscient ? Je sais, le terme « judéo-chrétien », qui aurait été inventé par des théologiens du XIXe siècle, est aujourd'hui contesté par les uns, mis au pinacle et accolé à « l'identité nationale » par les autres... Aussi, je tiens à dire clairement les choses : je suis de ceux qui défendent l'idée que le métissage culturel est une richesse.

▲à g. : Adam et Ève, Lucas Cranach l'Ancien, 1528, Galerie des Offices, Florence
à dr. : Adam et Ève chassés du Paradis, Masaccio, fresque de la chapelle Brancacci, 1425-1428
– sur Wikimedia Commons

De la honte d'être nu

Par tradition, toutes les histoires de la mode commencent par évoquer les sources bibliques de la Genèse, notamment l'épisode où Adam et Ève sont chassés du jardin d'Éden après avoir désobéi à Dieu et goûté au fruit de l'arbre de la connaissance. Avant la faute originelle, « l'homme et la femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte » (Genèse 2, 25) ; après la faute, « les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des pagnes » (Genèse 3, 7) ; ils ont désormais honte de leur nudité : « j'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché » dit Adam à Dieu qui l'appelle (Genèse 3, 10).

La honte ressentie par Adam et Ève, rendus vulnérables par leur faute, est à l'origine de la notion de pudeur qui imprègne notre culture. La nudité est honteuse car elle résulte de la faute originelle. La solution, c'est de se couvrir, de porter des vêtements. Le premier vêtement de l'homme est un pagne de feuilles de figuier, confectionné par Adam.

Mais il est dit aussi que « l'Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit » (Genèse 3, 21). En cela, le vêtement donné par Dieu est le signe que l'homme peut retrouver sa dignité. Le vêtement, à la fois, rend évidente la faute originelle en cachant la nudité, et il est la marque de la sollicitude de Dieu envers sa créature, expulsée dans un monde devenu hostile, où le vêtement devient protection. Cette ambivalence explique l'omniprésence de l'étoffe, citée dans la Bible à toutes les étapes de la vie des hommes, des langes au linceul.

Le vêtement est le symbole de la misère humaine. Pour autant, quel que soit le groupe social, il est évident que tous les hommes ne se retrouvent pas dans le même « dénuement ». Cette différence de statut social justifie toutes les lois somptuaires et ordonnances vestimentaires de l'Ancien Régime, dont le but est de maintenir visibles les degrés de la hiérarchie sociale – que chacun reste à la place où Dieu l'a mis.

▲Le Christ devant Caïphe qui déchire ses habits, Giotto di Bondone, 1304-1306
Fresque de la Chapelle Scrovegni (l’Arena), Padoue
sur CEDIDOCA - Centre diocésain de documentation catéchétique

De la transgression d'un vêtement déchiré

Certains épisodes de la Bible montrent des scènes où des personnages, en proie à leurs émotions ou leurs colères, déchirent leurs vêtements. La première fois qu’est citée cette pratique, c’est à propos de Ruben, fils aîné de Jacob et à ce titre responsable de ses frères, qui, de retour au puits où il devait retrouver Joseph, déchire ses vêtements et dit : « L’enfant a disparu ! Et moi, où faut-il donc que j’aille ? » (Genèse 37, 29) Quand on fait croire à Jacob que son fils préféré, Joseph, a été tué par une bête sauvage, il déchire de même son vêtement : «  Et il déchira ses vêtements, il mit un sac sur ses reins, et il porta longtemps le deuil de son fils » (Genèse 37, 34). On peut voir dans ces scènes l'origine du rite funéraire juif contemporain de faire une entaille à son vêtement le jour des obsèques pour marquer le deuil d'un proche.

Un autre exemple, raconté par l'évangéliste Matthieu (26, 59 à 66) montre comment, lors du procès de Jésus, le Grand Prêtre Caïphe déchire ses vêtements en signe d'indignation, car il pense que Jésus a blasphémé le nom de Dieu. Le geste de déchirer son vêtement, signe de chagrin lors de la mort d'un proche, ou signe de colère et d'indignation, est l'expression de la déraison ; il est d'ailleurs interdit aux prêtres, qui se doivent de garder contenance en toutes circonstances.

Porter des vêtements déchirés est toujours en Occident un geste de transgression ou de provocation, même si la mode les reprend à son compte et les assimile. L'exemple des punks apparus dans l'Angleterre des années 1970 est à ce titre édifiant [Lire sur Les Petites Mains : les vêtements déchirés des punks].

Le bel ange tentateur de l'affiche ne semble pas avoir été précipité du haut du ciel, malgré sa robe transgressive aux déchirures certes esthétisantes, mais bien réelles ; voyez cette épaule dénudée et ces espaces de peau sur le sein, à la taille et à la cuisse. Les femmes nues des plateaux de la balance du jugement dernier, qui nous symbolisent vous et moi, sont sûrement marquées par la faute. Mais le texte est limpide : nos dépenses seront pardonnées ! Dépenser c'est faire une bonne action ! Dieu a pitié de nous, fashionistas, comme il a eu pitié d'Ève. À elle, il a donné la fourrure, à nous la Grande Braderie de la Mode. Mes frères et sœurs, courons-y, à Paris les 5, 6 et 7 décembre, à Marseille les 11, 12 et 13 décembre, puisque d'avance il nous est dit que nos excès seront absous !


19 novembre 2014

Mon beau miroir (2) – Crevés Renaissance vs Déchirés punks



Cet article est le deuxième de la série « Mon beau miroir » qui illustre le mythe de la mode qui serait un éternel retour [Lire sur Les Petites Mains, Mon beau miroir (1)]

▲à g. : Portrait de Jean-Frédéric Ier de Saxe, dit le Magnanime, Lucas Cranach l'Ancien, 1509
National Gallery, Londres
à dr. : Les débuts de la mode punk, par Vivienne Westwood
Magazine inconnu sur sur le site Seditionaries
Seditionaries est l'un des noms donnés à la boutique de Malcolm Mc Laren des Sex Pistols
et de sa compagne Vivienne Westwood ;
située à 430 King's Road à Londres, elle est le haut lieu de la mode punk entre 1974 et 1980.

▲Le Combat des lansquenets, Niklas Stör, vers 1525 Staatliche Graphische Sammlung, Münich

Les crevés envahissent la mode européenne du XVIe siècle

Les crevés, dits aussi chiquetades, sont de petites ouvertures faites dans le biais de l'étoffe des pourpoints, des manches, qui laissent voir la doublure du vêtement de couleur et d'étoffe différentes, ou la chemise. Les très petits crevés sont appelés mouchetures.

Cette mode qui envahit l'Allemagne, la France et l'Angleterre à la toute fin du XVe siècle, viendrait des lansquenets suisses, via les mercenaires allemands. À l'origine, après la bataille de Grandson en 1476 contre la Bourgogne – Charles le Téméraire y perd son trésor, aujourd'hui présenté au Musée historique de Berne – ces lansquenets auraient rapiécé leurs pourpoints et chausses troués avec les couteux tissus (soie, damas, brocarts) arrachés aux vêtements des cadavres de leurs ennemis. Cette version est sérieusement mise en doute par les travaux récents des historiens, comme le dit Christine Aribaud dans l'une des rares publications consacrée au sujet.

Il est donc bien difficile aujourd'hui de séparer ce qui tient de la légende et ce qui est réalité historique. Mais la « taillade » figure en quelque sorte une blessure emblématique, elle a l'avantage symbolique de glorifier les faits d'armes qui fondent la légitimité sociale de la noblesse – à un moment où les valeurs féodales s'estompent et où la guerre devient affaire de professionnels. La mode des crevés aurait été introduite à la cour de France par les ducs de Guise, de descendance à moitié allemande.

Hors période de guerre, les crevés qui ont valorisé les combattants devenus vagabonds, qui parfois pillent pour survivre, stigmatisent désormais ceux qui les portent. Taillader les vêtements est jugé comme immoral par l'Église. Imiter l'habit du pauvre, hisser la guenille en principe esthétique, fragiliser et abîmer des étoffes coûteuses est considéré comme une transgression.

La mode des crevés devient pourtant une folie au XVIe siècle, elle garnit les pourpoints, les chausses, les robes, les pantoufles... Ainsi Matthäus Schwarz, banquier d'Augsbourg, dans son Livre des costumes [Trachtenbuch] – une curieuse autobiographie vestimentaire illustrée qui présente ses costumes à différentes dates importantes de sa vie personnelle et professionnelle, de sa naissance à ses soixante-trois ans – montre, en 1523, un costume qui ne compte pas moins de 4 800 crevés à bouillonnés de velours blanc. Les crevés permettent de mettre en valeur la qualité du tissu de la chemise, qui devient de plus en plus fin et blanc au XVIe siècle, signe distinctif de richesse.

Au XVIIe siècle, les crevés se transforment en taillades, longues fentes formées le plus souvent par des bandes bordées et fixées seulement aux extrémités. En s'écartant, elles laissent voir la doublure ou la chemise.



▲à g. : Vivienne Westwood et Malcolm McLaren en 1977
à dr. : un de leurs T-shirts déchirés, popularisés par les Sex Pistols
sur le site Seditionaries

La mode punk naît et se propage dans l'Angleterre des années 1976-1980

L'expression et la mode punk sont associées aux années 1976-1980. Le punk – le mot anglais signifie « voyou » – veut incarner le refus du système. Dans un esprit de rébellion, d'inculture revendiquée et de vandalisme gratuit, il rejette tous les anciens codes, y compris et surtout ceux issus du mouvement hippie : les T-shirts et les jeans universels de la génération « Peace & Love » sont déchirés.

Du chaos à la culture – pour reprendre le titre d'une exposition du Metropolitan Museum of Arts de New York – le mouvement punk prend de l'ampleur. Il devient un phénomène de mode, nourri de la créativité de Vivienne Westwood, compagne de Malcolm McLaren, manager des Sex Pistols. Ils intègrent dans le système « esthétique » punk du mauvais goût, tous les codes réputés bourgeois : écossais, imprimé léopard, lamés clinquants... Ils vendent leurs créations dans leur boutique située au 430 King's Road à Londres, haut lieu de la mode punk, qui change plusieurs fois de nom : Let it rock en 1971, Too fast to live, too young to die en 1973, Sex en 1974 – en détournant les tabous sexuels et en montrant des visuels inspirés de la pornographie, Vivienne Westwood démontre que le sexe a partie liée avec la mode –, Seditionaries en 1977 – les créations de Vivienne Westwood commencent à faire la couverture des magazines – puis Worlds End en 1980, date à laquelle Malcolm Mc Laren et Vivienne Westwood se séparent et mettent un terme à leur collaboration.

La mode punk rencontre un succès très rapide dans l'Angleterre sinistrée des années Thatcher, en proie à la crise économique. Elle est facile à mettre en œuvre, bon marché, les vêtements sont récupérés en friperie ou en surplus militaire. Désormais, on n'hésitera plus à porter un vêtement usé et déchiré. L'industrie de la mode va s'en emparer et proposer des vêtements préalablement usés et vieillis.

▲Jean déchiré rapiécé façon « monstre de genou » pour enfant
Tutoriel sur le blog sew natural - Do it yourself !

Qu'ont donc en commun les déchirures des crevés de la Renaissance et celles des punks ? Les premiers figurent une blessure symbolique qui affiche et renforce la légitimité sociale du groupe qui en lance la mode, précisément à un moment où les valeurs féodales qui légitiment cette position s'estompent, au point que ces excentricités soient considérées comme une transgression des codes sociaux de leur époque. De même, les seconds transgressent les codes et les normes vestimentaires de la bienséance bourgeoise dominante ; ils expriment leur refus des valeurs morales d'un monde en crise, à la dérive, où la pauvreté est de plus en plus visible, les exclus de plus en plus nombreux.

Qu'ont en commun un moine bouddhiste qui déchire volontairement son kesa par signe d'humilité, et l'outrance d'un John Galliano qui met en scène des mannequins « SDF » pour la haute couture Dior 2000 ? La pauvreté est traditionnellement considérée comme une vertu. Aussi, quand on prétend habiller les personnes riches et célèbres comme des sans-abri, la transgression peut-elle apparaître comme un doigt d'honneur à ces valeurs. À moins qu'on y voie le signe nerveux d'une conscience coupable ; une autre collection signée Galliano pour Dior Haute Couture fait sensation en 2006 en mettant en scène des mannequins ensanglantés directement inspirés de la Révolution française...

La mode exprime par des ruptures parfois audacieuses les transformations lentes des sociétés. Mais elle assimile ses excès, en propose sans cesse de nouveaux, aux formes parfois approchantes. S'il y a ici « éternel retour », c'est celui de la transgression vestimentaire.


31 octobre 2014

Déguisements et costumes de fantaisie, d'où viennent-ils ? (3) – le XIXe siècle


Halloween, qui avait pourtant fait une belle percée en France à partir des années 1990, ne semble plus faire recette depuis 2008 : plus de sorcières, plus de citrouilles ni de toiles d'araignées dans les commerces. Pour avoir nommé ma propre marque de mode enfantine Le Bisou de la Sorcière lorsque j'étais styliste, j'ai de formidables souvenirs d'élégantes fêtes enfantines organisées dans notre boutique, comme en témoigne la photographie ci-dessus. C'est en clin d'oeil à l'Halloween que j'ai choisi cette date pour la parution du troisième et dernier volet des Déguisements et costumes de fantaisie. En prime, je vous livre un quizz mis au point autrefois par Le Bisou de la Sorcière pour vous permettre de déceler les sorcières qui vivent cachées autour de vous, il y en a bien plus que vous ne le croyez ! Je compte sur vous pour m'en dire des nouvelles...

Depuis le Moyen Âge, les fêtes et représentations liées à la vie des princes ou des rois, à la période de carnaval, sont souvent costumées [Lire sur Les Petites Mains : Déguisements et costumes de fantaisie, d'où viennent-ils ? – (1) du Moyen Âge au XVIIe siècle et – (2) le XVIIIe siècle]. L'allégorie, la mythologie, les scènes chevalesques, pittoresques et comiques sont les thèmes récurrents. Au XVIIIe siècle les bals costumés s'imprègnent d'exotisme. Au XIXe, c'est désormais la bourgeoisie qui prescrit les modes. Elle reprend tous les codes de l'aristocratie d'Ancien Régime. Elle aime l'histoire « historicisante » et les bals ; elle démocratise la tradition des bals costumés.

▲Henri IV jouant avec ses enfants, Pierre-Henri Révoil, 1817
Musée national du château de Pau sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Portrait d'un acteur ou d'un homme en costume de fantaisie, École française, 1810
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Portrait d'Amélie de Leuchtenberg, par Karl Josef Stieler, vers 1830
Château et Musée de Malmaison et Brois-Préau sur Base Joconde

▲à g. : Portrait de la comtesse de Tournon, par Jean Auguste Dominique Ingres, 1812
Philadelphia Museum of Art, Philadelphie
à dr. : Portrait de Madame de Senonnes, par Jean Auguste Dominique Ingres, 1814
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photo RMN Grand Palais

Le Départ du chevalier, par la reine Hortense, vers 1812
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Atelier de la princesse Marie d'Orléans aux Tuileries, par Prosper Lafaye, 1842
Château de Versailles et de Trianon, Versailles
(Marie d'Orléans est la troisième des dix enfants de Louis-Philippe)
Debout devant son pupitre gothique, la princesse Marie feuillette un livre d'heures enluminé.

▲à g. : Le jeune Gaston, dit L'Ange de Foix, par Claude Jacquand, 1838
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Tabard aux armes d'Angleterre, porté à 14 ans par Édouard VII, alors prince de Galles, 1855
Royal Collection Trust

La vogue historiciste du début du XIXe siècle

Au début du XIXe siècle, dans la lignée de la fin du XVIIIe, l'histoire est considérée comme une discipline intellectuelle à part entière, les historiens se professionnalisent. En 1808 sont fondées les Archives nationales, en 1821, l'École Nationale des Chartes, première grande institution pour l'enseignement de l'histoire. Dans les années 1830, un mouvement de restauration du patrimoine médiéval apparaît en France, sous l'impulsion de Prosper Mérimée, qui fait appel à Viollet-le-Duc.

La popularité de Henri IV ne faiblit pas. La mode historiciste de la fraise, portée au quotidien, réapparaît sous le Consulat et l'Empire, elle se poursuit sous la Restauration, et dure une trentaine d'années [Lire sur Les Petites Mains, La fraise du XIXe siècle].

Dès 1810, en Angleterre, la littérature romantique et les romans de Walter Scott, inventeur du roman historique, mettent le Moyen Âge et la Renaissance à la mode – on ne fait alors pas de différence entre les deux périodes. Ce mouvement qualifié de néogothique, ou encore de style troubadour, mettra quelques années pour arriver en France. Vers 1830, les romans et les pièces de théâtre de Victor Hugo seront la source d'inspiration de nombreux artistes, qui se soucient d'exactitude iconographique, même si on est dans un Moyen-Âge réinventé.

▲à g. : Le Quadrille de Marie Stuart, dansé le 2 mars 1829 chez la duchesse de Berry ; une des figures du bal,
par Eugène Lami, 1829 sur ResMusica
Dans le fond, les jeunes princes et les invités de la famille royale, non costumés.
à dr. : Portrait de la duchesse de Berry en Marie Stuart, extrait de Le Quadrille de Marie Stuart,
ensemble de vingt-huit aquarelles, six représentent le quadrille, vingt-deux des portraits costumés des invités,
par Eugène Lami, 1829, sur Gallica, BnF, Paris
La planche est illustrée des armes du personnage et de son interprète,
en écusson, décoration typique du genre gothique.

▲à g. : Le quadrille de Marie Stuart, par Achille Dévéria, d'après les aqarelles d'Eugène Lami, vers 1830
sur le site Boris Wilnitsky Fine Arts
à dr. : Parure de la duchesse de Berry, évoquant le quadrille de Marie Stuart, 
d'après les aquarelles de Eugène Lami, vers 1829-1830, collection Janvrot, 
Musée des Arts décoratifs, Bordeaux sur Agence photo RMN Grand Palais

▲en ht : Le Bal Stuart au Palais de Buckingham, 13 juin 1851, Eugène Lami, 1851
en bas à g. : Dessin de la robe de Victoria pour le bal Stuart, commandée à Eugène Lami, 1851
à dr. : La robe de Victoria pour le bal Stuart, 1851
C'est l'une des plus somptueuses robes conservées de Victoria.
Il semble que le thème du bal Stuart soit devenu une rente pour le peintre Eugène Lami (1800-1890) !
Royal Collection Trust

▲Un bal en 1827, chez la duchesse de Berry, 1926
Il s'agit d'un article de quatre pages dans un périodique (non précisé), illustré par André Édouard Marty,
sur hprints vintage fashion, adverts & collectibles
Un siècle après, on parle encore des soirées de la duchesse !

Sous la Restauration, après l’assassinat du duc de Berry – fils de Charles X et père du duc de Bordeaux, « enfant du miracle », héritier né à titre posthume – et même encore après l'avènement de Louis-Philippe, le style gothique revêt une signification politique dans les milieux légitimistes ; on insiste sur le lien entre la duchesse Caroline de Berry et Marie Stuart. On utilise l'histoire pour asseoir la légitimité de la famille prétendante au trône de France.

Ainsi, le 2 mars 1829, la duchesse organise aux Tuileries un bal costumé qui met en scène la présentation de l’épouse de François II à la cour de France en 1558. Chaque participant contemporain au bal incarne un personnage historique et porte un somptueux costume. Marie Stuart est jouée par la duchesse de Berry, François II par le duc de Chartres, Catherine de Médicis par la marquise de Podenas...

On a exhumé pour l'occasion des documents conservés à la Bibliothèque royale (ex-nationale). On s'en inspire, on mélange les genres, ce qui est typique du style troubadour : collerettes à la Médicis, manches énormes, fraises… On met en avant le personnage de Marie Stuart, on publie des dessins originaux qu'on ornemente d'entrelacs et d'écus « comme au Moyen Âge ». Tous les épisodes de la soirée sont peints à l'aquarelle par Eugène Lami pour réaliser un album de vingt-huit lithographies distribué aux invités, abondamment copiées et reproduites dans la presse nationale et locale. Cet événement mondain, qu'on appelle « le quadrille de Marie Stuart », a un énorme retentissement public.

▲Costumes de carnaval, planche de Antoine Jean Baptiste Thomas, 1823
sur Gallica, BnF, Paris

▲Scène de carnaval sur la place de la Concorde, par Eugène Lami, 1834
Musée Carnavalet, Paris sur Base Joconde

▲Scène de carnaval : dans une calèche, divers personnages costumés,
par Eugène Lami, XIXe siècle, Musée du Louvre, Paris, sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Le carnaval de Cassel, par Alexis Bafcop, 1876
Musée départemental de Flandre, Cassel sur Wikimedia Commons

▲Nice, La bataille des fleurs, L'Art et la Mode, mars 1886, sur Les Éditions Jalou
qui mettent généreusement en partage les archives de L'Art et la Mode, L'Officiel de la Mode,
et d'autres publications de magazines plus récents

Au XIXe siècle, le carnaval se transforme

Au début du XIXe siècle, le carnaval est encore l'occasion de réjouissances variées, festins de « bœuf gras », parades, bals, farces qui passent par l'aspersion, barbouillages et batailles de denrées et d'objets divers – les confettis en papier n'apparaissent qu'en 1890. Les rues sont peuplées de personnages déguisés qui s'amusent ou se rendent, à pied ou en carriole, vers les bals masqués, aristocratiques ou populaires.

Dans la seconde moitié du siècle, l'émergence de la bourgeoisie dans les villes, qui craint les écarts licencieux et les débordements de la classe populaire – plus encore après les évènements sanglants de la Commune en 1870 – amène les autorités à contrôler rigoureusement les réjouissances, cortèges et défilés. Sur le modèle du carnaval de Nice qui en lance la mode à partir de 1873, on organise le carnaval différemment. Il devient moins subversif, plus pittoresque, avec priorité aux défilés de chars allégoriques fastueux, qui suivent un trajet défini à l'avance.

[Pour en savoir plus, je vous renvoie à l'excellent site pédagogique des musées nationaux, L'Histoire par l'image, qui consacre plusieurs de ses analyses au carnaval au XIXe siècle :
Le carnaval et ses réjouissances ;
Bœuf gras et carnaval au XIXe siècle.]

▲à g. : Promenade au bal masqué, lithographie de Verdier, première moitié du XIXe siècle
Bibliothèque municipale, Bordeaux
à dr. : Carnaval de 1838, bal Musard, rue neuve Vivienne, par Jules Joseph Guillaume Bourdet
sur Gallica, BnF Paris

▲Le carnaval à Paris, bal masqué à l'Opéra, salles Le Peletier,
imagerie populaire du XIXe siècle sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Le bal de l'Opéra, par Eugène Charles François Guérard, XIXe siècle
Musée Carnavalet, Paris sur Base Joconde

▲Bal costumé à l'Opéra, par Édouard Manet, 1873
National Gallery, Londres sur Wikimedia Commons

Le bal (costumé ou non), pratique sociale du XIXe siècle

Le bal est une pratique sociale répandue au XIXe siècle, dans toutes les classes sociales. Un certain nombre de bals privés, réservés à la haute société, rythme la saison mondaine. On se fréquente entre soi, pour se distraire, mais aussi pour préparer et arranger les alliances de familles, notamment par les mariages. La société bourgeoise du XIXe siècle, nouvelle prescriptrice des modes, reprend les codes de l'aristocratie, dont celui du bal privé costumé pendant la période du carnaval.

Le grand bal de l'Opéra, créé au XVIIIe siècle par le Régent, est le moment fort du carnaval de Paris. Il a lieu dans l'ancienne salle rue Peletier, détruite dans un incendie en 1873. Les spectateurs s'y pressent pour admirer les déguisements élégants des personnes de la haute société qui occupent les loges. La somptuosité et l'excentricité des toilettes est accentuée par la magnificence du cadre, on rajoute de très nombreux lustres dans la salle pour que la fête brille de tous ses feux. [Pour en savoir plus, lire sur L'Histoire par l'image, Le bal de l'Opéra.]

▲à g. : Les préparatifs avant le bal costumé, par William Etty, 1833
sur York Art Gallery
à dr. : Femme portant un costume de fantaisie, Louis Lassalle, 1845
Les Dames cosmopolites : album de costumes aristocratiques et artistiques,
sur New Nork Public Library Digital Gallery

▲à g. : La reine Victoria et le prince Albert Édouard, Robert Thorburn, 1845, Royal Collection Trust
à dr. : Madame Dévéria et ses enfants travestis pour un bal costumé à l'Opéra, par Achille Dévéria, vers 1845
Château de Versailles et de Trianon sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Bal costumé (époque Louis XV) dans les salons du comte de Morny, le 7 mars 1859,
dessin Bligny, gravure Henri Linton ; page du journal L'Illustration, sur Gallica, BnF Paris

▲Épisodes du bal costumé donné par l'impératrice le 9 février 1863 ;
le ballet des abeilles ; l'arrivée des ruches pour Le Monde illustré
dessin Gustave Janet, gravure Charles Maurand, sur Gallica, BnF Paris ▼

Hors période de carnaval, les fêtes et bals en costumes comme le quadrille de Marie Stuart, qui ont un écho dans la presse mondaine, mettent le costume historique à l'honneur. Sous la « fête impériale » du Second Empire, les bals se succèdent, dans les ambassades, à l'hôtel d'Albe, chez le duc de Morny, le comte de Pourtalès, chez des banquiers et de riches étrangers comme Günzburg qui louent des hôtels particuliers. Les réceptions les plus luxueuses sont souvent des bals costumés.

▲Un bal costumé à l'ambassade britannique de Pera, par Gaspard Fossati, fin XIX-début XXe siècle
(Pera, aujourd'hui Beyoğlu, est un district d'Istanbul ainsi nommé jusqu'au début du XXe siècle)
sur le site de ventes aux enchères Bonhams

▲Bal costumé d'enfants (et détail), par Gaspard Fossati, fin XIX-début XXe siècle
sur le site de ventes aux enchères Bonhams

▲à g. : Bal costumé du 28 avril 1867 donné par la comtesse de Fleury en l'honneur du prince impérial,
à la Une du journal Le Monde illustré du 4 mai 1867 sur Gallica, BnF Paris
à dr. : Album souvenir du bal costumé du 28 avril 1867 : invités en costumes du XVIIIe siècle,
sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Couverture et photographies de l'album souvenir du bal costumé du 28 avril 1867
donné par la comtesse de Fleury en l'honneur du prince impérial
L'album regroupe 92 photographies format cartes de visite, représentant les enfants participants au bal
auquel le prince impérial, malade, ne peut assister.
Chaque page porte deux photographies, certaines colorisées.
L'album, relié aux chiffres du prince, est dédicacé par la comtesse.
Château de Compiègne – on peut voir d'autres photographies sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Couverture de l'album de photographies de la famille Follett
représentant des enfants costumés pour un bal, vers 1880
à dr. : Richard Bowerman West costumé en page de la cour de Charles II d'Angleterre
photographie Owen Angel, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Photographies d'un album de 30 photographies : Bal masqué du 11 février 1888
Collection Georges Sirot, Gallica, BnF, Paris
On peut feuilleter tout l'album sur le site de Gallica

▲« Matinée d'enfants costumée chez Madame Reuben-Gubbay, née de Poliakoff »
Les Modes, février 1903 sur Gallica, BnF Paris

On transpose le bal costumé à la société des enfants, même les plus jeunes, qui ont naturellement le goût du jeu, de l'imitation et du déguisement. Pendant la période de carnaval, des goûters d'enfants dansants et costumés sont organisés. Les familles confectionnent et gardent des albums souvenirs de ces moments d'exception.

Les bals pour enfants ont généralement lieu l'après-midi, suivis le soir des bals des adultes. Les classes moyennes, et même les classes populaires à la fin du siècle, suivent cette mode du bal masqué. Ainsi, Le Figaro publie le lundi 26 février 1900, puis le jeudi 22 mars, ces annonces : «Rappelons que le Casino de Paris donnera demain mardi gras, dans l'après-midi, un grand bal d'enfants, et le soir une grande redoute masquée dont nous donnerons le programme dans notre prochain numéro» et : «La mi-carême sera bien fêtée aujourd'hui au joyeux Moulin Rouge. Dans l'après-midi aura lieu un ravissant bal d'enfants. Le soir, ce sera le tour des grands pour qui une brillante fête de nuit a été organisée.»

▲à g. : L'impératrice Eugénie représentée en Marie-Antoinette, par François Xavier Winterhalter, 1854
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Planche de costumes du XVIIIe siècle, Journal des Demoiselles, janvier 1855
sur le site de Guy Rivière qui met à disposition de nombreuses planches du
Journal des Demoiselles et Petit Courrier des Dames réunis

▲Costume de dame de cœur porté par la comtesse de Castiglione
au bal du ministère des affaires étrangères, le 17 février 1857
à g. : dessin du costume par Léon Lebègue, 1863 
sur New Nork Public Library Digital Gallery
à dr. : photographie Aquilin Schad pour Mayer & Pierson, 1861-1863, sur elisandre-librairie-oeuvre-au-noir
Entre 1856 et 1895, la comtesse fait systématiquement photographier ses tenues par l'atelier des frères Mayer
et de Pierre-Louis Pierson à Paris, qui réalisent plus de quatre cent cinquante portraits d'elle.

▲Dessins de costumes pour bal costumé, attribués à Charles Frederick Worth, vers 1860
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Portrait de la comtesse de Castiglione, par Pierre-Louis Pierson, vers 1860
collection de l'abbé Misset sur Wikimedia Commons
à dr. : Costume de fantaisie, dessin de Taubin pour la maison Worth, vers 1860
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : « Costumes remarqués dans les bals costumés donnés à la cour,
chez Monsieur le prince de Metternich, et chez le comte Waleswski », pour Le Monde illustré, 1863
gravure Charles Maurand et Félix Régamey, sur Gallica, BnF Paris
à dr. : Robe de bal costumé, Charles Frederick Worth, vers 1870
sur Fondation Tanagra

▲Costume de l'infante Marguerite, d'après Vélasquez, réalisé par Jean-Philippe Worth,
porté par Kate Brice au bal Bradley-Martin le 10 février 1897
Museum of the City of New York et sur Pinterest (photo)

▲Costume de « Zénobie, reine de Palmyre », réalisé par Jean-Philippe Worth,
porté par Louise, duchesse de Devonshire au bal du jubilé de diamant de la reine Victoria en 1897
sur Forum Alexander Palace et sur Pinterest (photos)

▲Costumes de fantaisie, ou de divertissement, parus dans La Gazette du Bon Ton, février 1913
« Rentrez vos blancs moutons ; une bergère », par Chéruit – « Une Chinoise », par Doeuillet
«La Volière », par Paquin – «Les Jardins de Versailles », par Paul Poiret
Le costume de Poiret « dans le goût Louis XIV » s'inspirerait plutôt du « bal des Ifs » de 1745.
sur Gallica, BnF Paris ▼

La création et fabrication des déguisements et costumes de fantaisie

Les toilettes et les costumes historicisants ou de fantaisie de l'impératrice Eugénie – admiratrice fascinée par Marie-Antoinette – de la princesse Metternich, de la comtesse de Castiglione ou autres invités de cette cour élégante, moderne et internationale, sont reprises et décrites dans la presse, friande des échos de la vie mondaine et des dernières nouveautés de la mode. Le Second Empire voit l'expansion du marché de la presse de divertissement, dû en partie aux innovations techniques qui réduisent les coûts et au chemin de fer qui favorise sa diffusion dans les provinces.

Tout le monde ne peut pas s'offrir les services du couturier Charles Frederick Worth, qui crée pour ses clientes de somptueux costumes historicisants, « de fantaisie » ou « de divertissement ». Mais on peut s'en procurer chez les loueurs ou s'en faire fabriquer par des costumiers spécialisés pour le théâtre. Après le décès de Charles Frederick Worth en 1895, ses fils reprennent l'affaire ; les créations de Jean-Philippe Worth, comme celles d'autres couturiers tels que Chéruit, Doeuillet, Doucet, Paquin, Jeanne Lanvin, seront de toutes les grandes fêtes costumées de la Belle Époque, relayées par la presse mondaine. Alors que l'Opéra de Paris joue depuis 1910 Shéhérazade, les fastueuses «fêtes persanes» – dont la fameuse Mille et deuxième Nuit donnée le 24 juin 1912 – organisées par Paul Poiret dans son hôtel particulier de l'avenue d'Antin ont un tel retentissement, qu'elles marquent pour longtemps les nuits parisiennes.

▲Portrait de la princesse Victoria habillée en Turque, par William Essex, 1830 sur Pinterest
à dr. : Mrs Elizabeth Young en costume d'orientale, par David Wilkie, 1841
Tate Gallery, Londres
On est encore dans la tradition des portraits du XVIIIe siècle.

▲à g. : La comtesse de Castiglione costumée en orientale,
par Pierre-Louis Pierson, 1865 sur Wikimedia Commons
à dr. : Costume de harem, par Charles-Frederick Worth, 1870
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲en haut à g. : Denise et Paul Poiret lors de la fête persane ou Mille et deuxième Nuit
le 24 juin 1912 dans les jardins de leur hôtel parisien
à dr. : Turban porté par Denise Poiret lors de la soirée Mille et deuxième Nuit, 1912
puis à g. et au centre (détail) : Costume oriental pour femme, Paul Poiret, 1912
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Costume oriental, dessin Georges Lepape, 1912
en bas : Les invités de la Mille et deuxième Nuit – sur Pinterest
Les photographies sont de Mario Nunes Vais, parues dans En habillant l'époque, de Paul Poiret, en 1930,
puis à dr. : Travestissements pour homme et femme, Paul Poiret, 1913
à g. : Les mêmes travestissements photographiés par Mario Nunes Vais
Kyoto Costume Institute, Kyoto▼

▲en ht. : Planches de travestissements, La Mode illustrée, 1878 et 1888 sur Old Rags
en bas à g. : Costume de danseuse orientale pour fillette, 1903
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Palais Galliéra, musée de la mode de la Ville de Paris
à dr. : Costume de « jeune princesse du pays du Lotus », France, 1926
Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles
Les fillettes aussi se déguisent en « danseuses orientales » ▼

L'exotisme est devenu « orientalisme ». De la campagne d'Égypte de Bonaparte à la conquête de l'Algérie, les ambitions colonialistes françaises s'affirment dans un contexte de déclin de l'Empire ottoman. Les mœurs fantasmées d'un Orient coloré et lointain, certaines pratiques comme l'esclavage, la polygamie, le bain public... fascinent autant qu'elles révulsent la société bourgeoise occidentale. La femme odalisque à la fois envoûtante et choquante permet aux artistes de contourner le tabou de la nudité féminine et aux mondaines ou demi-mondaines de transgresser pour un moment leur condition de femme soumise dans une société prude et bien-pensante. L'Orient des princesses et sultanes est aussi l'occasion de montrer le luxe de leurs toilettes et bijoux.

▲à g. : Lottie Porter en princesse Zobéide de Bagdad,
Album de la famille Follett : enfants costumés pour un bal costumé,
photographies Owen Angel, vers 1880, The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Travestissements : persane, corriero, gypsy, Journal des Demoiselles, janvier 1883
sur le site de Guy Rivière qui montre de nombreuses planches du
Journal des Demoiselles et Petit Courrier des Dames réunis de 1833 à 1922

▲à g. : Tenues de bal costumé pour enfants : costume bleuet, vers 1900,
de marquise, vers 1890, de bergère Louis XV à corselet de velours, vers 1867
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Palais Galliéra, musée de la mode de la Ville de Paris
à dr. : Travestissements pour enfants, dessin Anaïs Toudouze,
Le Conseiller des Dames et des Demoiselles, 1856 sur Pinterest

▲à g. : Album souvenir du bal costumé du 28 avril 1867 : fillette en costume de bergère
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Costume de bergère pour fillette, Angleterre, vers 1890
Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles

▲à g. : Costume de sorcière, 1882
Fancy dresses described ; Or, what to wear at fancy balls, Londres, Ardern Holt, 1879-1895
sur le blog Sexy Witch
à dr. : Fillette costumée en sorcière, photographie non légendée du XIXe siècle
sur le blog The Victorian Era
Mi-bergères, mi-sorcières, ces costumes portés pour Halloween sont adaptés de modèles plus classiques.

▲à g. : Marian Eleanor Follett en Reine des Fées,
Album de la famille Follett : enfants costumés pour un bal costumé,
photographies Owen Angel, vers 1880, The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Costumes de travestissement : costume vénitien pour le garçonnet, de fée pour la fillette, février 1865

▲à g. : Travestissements : les Quatre Saisons, 1867
Journal des Demoiselles, sur le site de Guy Rivière
à dr. : Emily B. Roper en costume de Printemps,
Album de la famille Follett : enfants costumés pour un bal costumé,
photographies Owen Angel, vers 1880, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Travestissements, dessin Anaïs Toudouze, La Mode illustrée, 1877 sur Old Rags
à dr. : Harriet Laura Follett en Fille du Régiment,
Album de la famille Follett : enfants costumés pour un bal costumé,
photographies Owen Angel, vers 1880, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Planche de travestissements, Magasin des Demoiselles, 1880 sur eBay
à dr. : Trevelyan Head en Brigand italien,
Album de la famille Follett : enfants costumés pour un bal costumé,
photographies Owen Angel, vers 1880, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲en ht à g. : Planche de travestissements, janvier 1859,
Journal des Demoiselles, sur le site de Guy Rivière
à dr. et en bas à dr. : Costume breton pour enfant, coton et soie, fin XIXe-début XXe siècle,
The Metropolitan Museum of Art, New York
à g. : Travestissements : costumes du Piémont, de Sardaigne et de «paysan de Pont-l'Abbé», 1859,
Magasin des Demoiselles sur Second Empire. Mode romantique. Crinolines. Etc.

▲en ht à g. : Planche de travestissements (détail), janvier 1863
Le Conseiller des Dames et des Demoiselles, sur Pinterest
à dr. : Costume de Folie pour enfant, vers 1898,
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Palais Galliéra, musée de la mode de la Ville de Paris
en bas à g. : Costume de Folie pour enfant en taffetas, 1854
Victoria and Albert Museum, Museum of Childhood, Londres
à dr. : Album souvenir du bal costumé du 28 avril 1867 : enfant costumé en Folie
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais
Le costume de « Folie » pour adulte ou enfant, dernier avatar de la Fête des fous, est très répandu au XIXe siècle.

▲en ht à g. : Henrietta Buckingham en bergère de Dresde,
Album de la famille Follett : enfants costumés pour un bal costumé,
photographies Owen Angel, vers 1880, The Metropolitan Museum of Art, New York
en ht à dr. et en bas : Costume du XVIIIe siècle pour fillette, réalisé en 1880 dans un tissu de 1770
mis en vente sur invaluable.com

▲Cabourg et ses fêtes, L'Art et la Mode, 26 août 1887
Au centre, est représenté un bal d'enfants costumés style Louis XV.
sur Les Éditions Jalou (archives)

▲à g. : Costume médiéval pour garçonnet, tunique et collant, vers 1918-1925
Philadelphia Museum of Art, Philadelphie
à dr. : Garçonnet en costume médiéval, vers 1900
photographie ancienne sur Delcampe

▲Planche de travestissements pour enfants : tulipe, papillon, naturliste Louis XIII, paysanne, pâtissière Louis XIV,
Magasin des Demoiselles, février 1876, sur New Nork Public Library Digital Gallery

▲à g. : Planche de travestissements : le costume de droite est nommé « Électricité »
à dr. : Planche de travestissements: la Nuit, le Jour, Minette, Paysanne, Pantin, Madame Cupidon,
La Mode illustrée, 1891 et Le Moniteur de la Mode, vers 1890 – sur Old Rags

▲à g. : Fillettes costumées en papillons, vers 1920, sur Pinterest
à dr. : Déguisement : costume de papillon, La Mode illustrée, février 1922,
boutique Au Fil du temps sur eBay

▲à g. : Album de travestissements pour enfants, 1926, sur Ye Olde Fashion
à dr. : Petit enfant déguisé en poussin, sur Maudelynn's Menagerie

▲La Ruche, fête d'enfants costumés, vers 1928-1929, collection particulière

▲Les cousines costumées pour une fête familiale, Lanthenay, 1962, collection particulière

Tout au long du XIXe siècle, les magazines de mode, ou qui s'adressent à la famille, proposent dès leur numéro de janvier, des planches et des patrons de modèles historicisants, régionaux ou de fantaisie, pour la période de carnaval, à réaliser soi-même ou à faire réaliser par sa couturière. Les références au XVIIIe siècle français du règne de Louis XV, à la Renaissance, au XVIIe anglais, les bergers et les bergères « à la Watteau », aux uniformes, aux modèles « exotiques » italiens, espagnols... mais aussi bretons, niçois... japonais à la fin du siècle, sont les plus fréquentes.

Les thèmes historicisants, allégoriques ou exotiques – récurrents d'une période ou d'un pays à l'autre – côtoient des thèmes plus fantaisistes, hérités de la tradition du carnaval ou inspirés par les contes et la littérature pour enfants qui se développe : arlequin, clown ou pierrot, folie, hirondelle, fleur, papillon, cartes à jouer... À la fin du XIXe siècle et au début XXe, les modèles se diversifient. Ils intègrent les nouveautés et s'adaptent à la «modernité» : des costumes en hommage à la « fée Électricité » apparaissent dans les années 1880-1890.

Comme pour les autres vêtements, les costumes pour adulte ou pour enfant existent dans des gammes de qualité différentes. Les plus soignés sont confectionnés par des modistes ou des couturières, ou en confection domestique grâce aux patrons des journaux – la machine à coudre Singer est introduite en France en 1851 et permet l'essor de la pratique de la couture en chambre, qui fait baisser les prix. Les costumes de couturiers, comme Worth, restent exceptionnels, réservés à la haute société. Les «grands magasins», qui apparaissent en 1852 (Au Bon Marché) et 1853 (Les Galeries Lafayette), proposent des costumes de fantaisie dans leurs rayons.


▲à g. : Garçonnet en uniforme de fantaisie inspiré de celui des hussards, vers 1814
Pierre de La Mésangère, Journal des Dames et des Modes, Bibliothèque municipale, Rouen
à dr. : Ensemble trois pièces à la hussard en toile de coton et habit dégagé, vers 1810
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Palais Galliéra, musée de la mode de la Ville de Paris

▲à g. : Albert Édouard, prince de Galles et le prince Alfred, fils de Victoria,
par François-Xavier Winterhalter, 1849, Royal Collection Trust
à dr. : Panoplie écossaise du prince impérial, vers 1859
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Costume de page en satin et dentelle pour garçonnet, Angleterre, vers 1894
à dr. : Costume « à la Van Dyck » pour fillette, 1903
Ce revival du style XVIIe siècle est très présent dans la seconde moitié du XIXe siècle ;
(il s'agit ici d'une tenue d'enfant d'honneur pour un mariage)
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Costume de fantaisie dans le style XVIIIe (Blue Boy, Thomas Gainsborough), vers 1890
The Powerhouse Museum, Sidney
à dr. : Le duc et la duchesse de Marlborough et leurs enfants, par John Singer Sargent, 1905
Blenheim Palace, Woodstock sur Wikimedia Commons

▲en ht à g. et en bas à dr. : Costume de « petit Lord Fauntleroy » en soie et coton, Amérique, 1885
The Metropolitan Museum of Art, New York
en ht à dr. : Portrait de James Rapelje Howell, par William Merritt Chase, 1886
collection particulière sur WikiArt
en bas à g. : Portrait de George, vers 1890, sur Blue Ridge Vintage

▲à g. : Habit de cérémonie « à la Dauphin» en ottoman de soie, vers 1900
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Palais Galliéra, musée de la mode de la Ville de Paris
à dr. : Portrait de Antonin de Mun enfant, par Jacques Émile Blanche, 1909
collection particulière sur WikiArt

Uniformes de fantaisie et costumes historicisants pour les enfants

Les Petites Mains ont récemment abordé le thème des uniformes de fantaisie, à mi-chemin entre « vrais » vêtements et uniformes pour « faire semblant » – en anglais pretend uniforms – qui habillent les garçonnets. Du costume « à la hongroise » du XVIIIe siècle jusqu'aux panoplies de poilus ou de tirailleurs de l'armée d'Afrique de la Première Guerre mondiale, en passant par le costume écossais mis à la mode par les séjours de la famille de Victoria à Balmoral, ils entretiennent au fil des siècles le goût naturel des enfants à se travestir. [Lire sur Les Petites Mains, Les uniformes de fantaisie pour les enfants]

On peut rapprocher de ces uniformes de fantaisie des tenues plus « historicisantes » comme le costume « à la Van Dyck », porté en Angleterre par garçonnets et fillettes lors des bals costumés et fêtes privées, y compris les mariages. Le revival Van Dyck qui a déjà eu lieu à la fin du XVIIIe siècle connaît une résurgence à la Belle Époque : Van Dyck reste en Angleterre synonyme de tradition, classe et statut social. Diverses influences se combinent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle en Angleterre et en France, dont les élites partagent des goûts proches. Au revival Van Dyck se mêle le courant dit esthétique qui s'inspire de la Renaissance, des XVIIe et XVIIIe siècles. Cette influence est sensible chez des couturiers comme Jean-Philippe Worth. À partir de 1886, suite à la parution du roman de Frances Hodgson Burnett, s'y ajoute le style petit Lord Fauntleroy, costume velours et collerette. Comme il rappelle le costume dit « en matelot » des garçonnets de la fin du XVIIIe siècle, porté par les fils de Marie-Antoinette, il est dit « à la Dauphin » en France [Lire sur Les Petites Mains, le costume « en matelot »].

Les femmes de la haute société se font portraiturer avec leurs enfants, garçonnets habillés de satin ou de velours, aux coiffures à longues boucles, par des peintres mondains comme Tissot, Carolus-Duran, Sargent ou Boldini. Lorsque les années 1920 introduisent les cortèges d'enfants pour les mariages, le costume « à la Dauphin » est adopté pour les garçonnets de moins de huit ans ; il est encore présent aujourd'hui dans les mariages habillés. Quant aux filles de la même époque, elles portent dans les mêmes circonstances la robe à smocks, dont Les Petites Mains vous ont déjà raconté l'histoire [Lire sur Les Petites Mains, Mode adulte - mode enfant, histoire de la robe à smocks].

▲« Bal des jeux »,  « Bal Louis XIV », « Bal de la mer », « Bal colonial », « Bal des tableaux célèbres »,
« Bal du Tricentenaire de Racine », « Bal des Rois et des Reines »...
les fêtes costumées d'Étienne de Beaumont, ami de Cocteau, mécène des Ballets russes de Serge de Diaghilev,
sont restées dans les mémoires ; elles ont inspiré à Raymond Radiguet
son célèbre roman, Le Bal du comte d'Orgel, publié en 1924.
Christian Bérard et Jean Hugo sont sollicités pour les costumes.
sur Tumblr Ange Heurtebise et Stella Polaris

▲Le monde nostalgique de Marcel Proust a particulièrement inspiré les bals costumés du XXe siècle.
Six ans après la mort de l'écrivain, en 1928, le bal « Souvenir de Proust »,
organisé par la princesse de Faucigny-Lucinge, figure mondaine de la mode parisienne,
réunit tous les amis de l'écrivain, déguisés en personnages de la Recherche du Temps perdu :
Paul Morand en baron de Charlus, Valentine Hugo en Sodome et Gomorrhe,
la princesse Soutzo en Madame Verdurin,
la baronne Edouard de Rothschild et Jacques de Lacretelle en princesse et prince de Guermantes.
La soirée finit à six heures du matin aux pieds de la Tour Eiffel. Les costumes sont de Jean Hugo.
En 1971, pour fêter le centenaire de la naissance de l'écrivain,
c'est au tour de Yves Saint Laurent de dessiner les costumes 1900 de certaines invitées, comme Jane Birkin,
pour le « Bal Proust » organisé par le baron et la baronne Guy de Rotschild dans leur château de Ferrières.
Sur les sites Rouillac et Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent

Bal XVIIIe siècle des masques et dominos donné par Carlos de Beistegui en 1951, au Palais Labia, à Venise
La soirée du « bal du siècle », l'une des plus fastueuses de l'après-guerre,
réunit environ mille cinq cents invités costumés, dont Orson Welles, Elisabeth Taylor, Salvador et Gala Dalí,
Alexis de Redé, le marquis de Cuevas, Barbara Hutton, Leonor Fini, l'Aga Khan...
Robert Doisneau, Cecil Beaton et André Ostier photographient la soirée.
Certains costumes sont signés Salvador Dalí, Christian Dior, Nina Ricci, Jacques Fath, Pierre Cardin...
sur Pinterest


En conclusion...

Au XXe siècle, la jet set européenne et française perpétuera un temps la tradition d'organiser les grands bals costumés hérités du XVIIIe siècle, qui ont traversé le XIXe. Comme une apothéose avant la fin d'un monde, le Bal XVIIIe siècle des masques et dominos donné par Carlos de Beistegui en 1951 au Palais Labia à Venise, restera dans les mémoires comme le « Bal du siècle ». « On n’a jamais autant parlé de ces fêtes depuis qu’il n’y en a plus aucune » écrit le baron Guy de Rothschild dans ses mémoires…

Car ce faste volontairement spectaculaire et élitiste, hérité d'un XVIIIe siècle qui voulait voir le monde comme une perpétuelle fête, est de plus en plus délicat à organiser et à exhiber dans la société moderne. Les bals deviennent des entreprises commerciales ou associatives, où les invités costumés, souvent soigneusement sélectionnés, rejouent non sans parfois une certaine nostalgie des reconstitutions « d'époque ». L'idée même du bal costumé s'est démocratisée, il est devenu une fête au milieu d'autres, publique ou privée, thématisée ou libre, parfois kitsch, où les invités arrivent déguisés, pour le seul plaisir de l'être et de s'amuser ensemble. Ainsi, la sixième édition 2014 du « Bal des Princesses » a eu lieu à Paris le 5 avril dernier : « entrée + 4 consos 50€ » annonce le programme...

Quant au déguisement pour enfant, il perd lui aussi de son faste au cours du XXe siècle et baisse en gamme. Il est peu à peu considéré comme un jouet, réalisé le plus souvent dans des tissus synthétiques bon marché, vendu en « panoplie », avec différents accessoires. La mondialisation et les licences façon Disney ou Barbie s'en emparent. Les garçons réclament la panoplie de leur héros préféré, de Zorro au superhéros en passant par le chevalier du Moyen Âge – ou le Jedi ; les filles restent fidèles aux robes de princesse, de fée et de sorcière.

▲Un déguisement de « papesse de la mode », cela vous tente ?
Anna Wintour est la toute-puissante rédactrice en chef du Vogue américain,
elle passe pour être la personne la plus influente de la mode mondiale.
Une idée de Jordan Ferney et Fergi Johnson, photographie Sarah Hebenstreit sur le blog Oh Happy Day

Alors, faut-il vraiment voir dans toute cette histoire à la marge des modes, que Les Petites Mains ont traversée en trois chapitres, des pistes pour comprendre les déguisements et costumes de fantaisie qui nous font fantasmer aujourd'hui ? Ou n'était-ce pas un prétexte pour évoquer ces influences complexes de l'historicisme et de l'exotisme qui ont façonné une partie de notre culture et structuré nos imaginaires depuis des siècles ? La mode est un concept multiforme et complexe, toujours en mouvement. Le costume de travestissement est lui aussi un signifiant de mode, dans ce qu'elle a peut-être de plus ostentatoire. La symbolique qu'il véhicule est d'autant plus forte que le porteur du costume se lâche ou se met en scène, pour vivre une parenthèse à son quotidien. Les princesses n'ont pas fini de régner, qui réenchantent un présent en plein bouleversement des valeurs !