28 juillet 2014

28 juillet 1914 : première déclaration de guerre, Autriche contre Serbie



▲à g. : Guillaume de Prusse, futur empereur Guillaume II, à 5 ans, en 1864
au centre : George, futur George V, à 5 ans, en 1870, sur Wikimedia
à dr. : Le grand duc Nicolas, futur Nicolas II de Russie, à 5 ans, en 1873
photo Russell & Sons sur Royal Collection Trust

Tous trois portent le costume marin.
Cette mode fut lancée dans les années 1840 par la reine Victoria,
pour exalter la fierté nationale de l'Angleterre et sa marine, la plus puissante du monde.
L'aristocratie et la bourgeoisie européennes l'imitent.
[Lire sur Les Petites Mains : Costume marin (1)]

Trois petits garçons, trois cousins, nés en janvier 1859 pour Guillaume, en juin 1865 pour George, en mai 1868 pour Nicolas, que leur famille surnomment affectueusement Willi, Georgie et Nikki, se retrouvent pendant la seconde moitié du XIXe siècle, au hasard des fêtes et évènements familiaux.

Guillaume est le fils de Frédéric III (qui a succédé à son père Guillaume Ier, mais a régné moins de cent jours). Il est le premier des petits-enfants de la reine Victoria par sa mère, Victoria dite Vicky, fille aînée de la reine et du prince Albert. Il est présent au chevet de sa grand-mère quand elle meurt.

George est le fils d'Édouard VII, qui a succédé à la reine Victoria ; elle est donc aussi sa grand-mère. Sa mère est Alexandra, fille du roi Christian IX du Danemark.

Nicolas est le fils du tsar Alexandre III. Il devient le cousin par alliance de Guillaume en épousant Alix de Hesse, fille de Alice, troisième enfant de la reine Victoria. Il est par ailleurs cousin germain de George : Dagmar, la mère de Nicolas, et Alexandra, la mère de George, sont sœurs, filles de Christian IX du Danemark – cela explique leur air de famille, qui a tant frappé les foules lors de la publication de leur image dans la presse en 1914.

▲à g. : Le prince Guillaume de Prusse, futur empereur Guillaume II,
avec sa grand-mère, la reine Victoria, 1864, sur le blog Kings and Queens
à dr. : Guillaume de Prusse, sa sœur Charlotte (née en 1860) et son frère Henri (né en 1862), vers 1865
sur tumblr page Kaiser Wilhelm II of Germany

▲à g. : Guillaume et son père, l'empereur Frédéric III au château de Balmoral, en 1863,
probablement à l'occasion du mariage de son oncle, le prince de Galles,
futur Édouard VII (le père de George) sur Wikimedia
à dr. : La reine Victoria, « grand-mère  de l'Europe » et sa descendance à Coburg, le 21 avril 1894,
à l'occasion des fiançailles de la princesse Victoria Melita de Saxe-Cobourg et Gotha et Ernest-Louis,
grand duc de Hesse, fils de Louis IV de Hesse et de son épouse Alice de Saxe-Cobourg-Gotha,
troisième enfant de Victoria.
Au cours de ce mariage, Nicolas demande la main d'Alix, sœur cadette du grand duc.
Guillaume et Nicolas sont côte à côte, à gauche de l'image.

▲Guillaume II et Nicolas II, chacun habillé dans l'uniforme de l'autre, entre 1905 et 1910
Deutsches Bundesarchiv sur Wikimedia

▲Une de L'Illustration du 7 juin 1913, représentant George V et Nicolas II en uniformes prussiens,
au mariage de leur cousine Victoria-Louise, en mai, photo Ernst Sandau sur The Project Gutenberg

Les trois cousins se retrouvent pour la dernière fois à Berlin, le 24 mai 1913, à l'occasion du somptueux mariage de Victoria-Louise, fille unique et dernière née de Guillaume, avec le prince Ernest-Auguste de Cumberland. Pour symboliser leur alliance, les cousins s'adonnent à l'échange d'uniforme, qu'ils pratiquent depuis l'enfance. Georgie a revêtu la grande tenue de colonel du régiment de cuirassiers prussiens dont il est le chef honoraire, Nicolas porte l'uniforme de colonel de son régiment de hussards prussiens. Tous deux arborent en sautoir le grand collier de l'Aigle noir.

Guillaume a la passion des uniformes, on dit qu'il en possède deux cents. Nostalgie des pretend uniforms – de matelot de la marine anglaise, costume écossais des Highlands et autres costumes militaires de fantaisie – que lui offrait sa grand-mère Victoria lorsqu'enfant, il visitait l'Angleterre ou l'Écosse ?

Pourtant, sur fond de guerre des Balkans, cette unité affichée n'est déjà plus qu'apparence. Guillaume prépare ses troupes à la guerre, George et Nicolas se rencontrent pour organiser secrètement leur future alliance.

Un an plus tard, le 28 juillet 1914, la guerre est déclarée. Le sentiment anti-allemand est si fort que la maison royale du Royaume-Uni abandonne en 1917 ses noms et titres « de Saxe-Cobourg et Gotha » pour celui, plus anglais, « de Windsor ». Des empires disparaîtront ou seront dépecés, dont ceux de Russie et de Prusse. Cette guerre affaiblira considérablement la puissance de l'Empire britannique. Bien des « descendants » de Victoria perdront leur trône, et même leur vie, entraînant avec eux des millions de morts, dans l'horreur des barbelés, de la boue et du sang.

En décembre 1914, les soldats français mobilisés portent une nouvelle capote bleu horizon, censée les rendre moins visibles aux balles de l'ennemi.

C'est un célèbre couturier qui la dessine, qui lui non plus ne retrouvera jamais, après la guerre, ses succès de la Belle Époque. Qui est-il ? (Il n'y a rien d'autre à gagner que ma profonde considération !)

La réponse sera publiée prochainement, avec les sources et les références des images.

Comme promis, voici les légendes des photographies :

▲à g. : Capote simplifiée, modèle 1914 du troisième type, conforme au descriptif du 9 décembre 1914,
communément appelée Poiret – elle subira quelques modifications de détails – sur le forum Passion Militaria
à dr. : Capote « Poiret » du quatrième type, 1914 sur Le Parcours du combattant de la guerre 1914-1918

Bravo à « Chouette Pyjama » pour la bonne réponse.

C'est en effet à Paul Poiret que le Ministère de la Guerre demande de travailler sur cet uniforme « bleu horizon » plus discret. Le premier modèle de la capote Poiret sort en septembre 1914. D'autres suivront, avec des améliorations. Paul Poiret, le « magnifique » commence son déclin après la guerre, il ne comprend plus le monde des années 20, il mourra ruiné et oublié de tous en 1944.


12 juillet 2014

Comment naissent les modes...



Une fois n'est pas coutume, je ne vous parlerai aujourd'hui ni de mode enfantine, ni de mode féminine, ni masculine, ni même... humaine. Pourtant, il s'agit bien à mon sens d'une mode nouvelle, lancée en 2010 par Julie.

Qu'est-ce qu'une mode ?

Si ce mot peut prendre des sens variés, la mode est d'abord une manière, une façon d'être – à l'origine du mot anglais fashion – de se comporter, de s'habiller. On sait que la mode humaine est changeante, elle est mouvement. Elle est un processus social, qui répond à cinq étapes : l'idée nouvelle, son adoption par un groupe, sa progression en cercles, sa diffusion et sa transformation, sa généralisation au groupe. Je vous conseillais il y a quelques mois la lecture du Que sais-je ? La Mode qui développe toutes ces questions.

▲Julie © van Leeuwen et al. Animal Cognition, 2014

Julie lance la mode du brin d'herbe dans l'oreille

En 2010, Edwin Van Leeuwen, spécialiste d'anthropologie évolutive des primates sociaux, remarque un comportement inhabituel chez une femelle chimpanzé, Julie, qui vit dans le sanctuaire Chimfunshi Wildlife Orphanage Trust en Zambie. Sans but précis, régulièrement, elle s'introduit un brin d'herbe dans l'oreille, qu'elle garde pendant qu'elle vaque à ses occupations habituelles. Une boucle d'oreille naturelle et écolo en somme...

Plus étonnant, quelques membres de son groupe se mettent à la copier, d'abord son fils, Jack, puis Kathy, Miracle et Val, avec qui elle interagit régulièrement. D'autres chimpanzés du groupe vont à leur tour adopter cette « mode » du brin d'herbe dans l'oreille, dont ils ajustent la position, pour la garder pendant les séances de toilettage ou de jeu avec leurs congénères, parfois pendant des périodes assez longues.

Que révèlent les observations des scientifiques ?

L'apprentissage social de comportements de certains groupes sociaux, comme l'utilisation d'« outils » pour casser graines et noix ou pêcher des insectes, n'étonne plus les observateurs scientifiques. Mais cet étrange comportement qui ressemble bien à une « tendance de mode » les intrigue. Ils analysent 740 heures de vidéos, réalisées en 2010 et 2011, observent 94 chimpanzés adultes, répartis dans quatre groupes différents, dont deux seulement peuvent se voir.

Que révèlent ces observations ? Depuis que Julie a lancé sa mode, la pratique a été adoptée par huit des chimpanzés des douze de son groupe, et seulement ce groupe. Dans un autre groupe, un chimpanzé s'est mis une fois un brin d'herbe dans l'oreille. Même après la mort de Julie, Kathy et Val continuent à porter la brindille dans l'oreille, mais de façon moins fréquente.

© van Leeuwen et al. Animal Cognition, 2014

En adoptant de manière spontanée, sans raison ni bénéfice apparents, la façon d'un membre de leur groupe, les chimpanzés Pan troglodytes du Chimfunshi Wildlife Orphanage ont bel et bien lancé une mode – la première labellisée par les humains. Julie est en quelque sorte la « Rose Bertin » du monde de la mode chimpanzé.

Pour en savoir plus sur le sujet, l'analyse, les méthodes, les résultats des observations, voir d'autres photos : lire le texte entier (en anglais) de la communication Animal Cognition de Edwin J. C. van Leeuwen, Katherine A. Cronin et Daniel B. M. Haun du Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, Max Planck Institute for Psycholinguistics, University of Portsmouth, Leipzig publiée le 11 juin 2014 sur le site Internet Springer Link des Éditions Springer, Berlin-Heidelberg.

On peut voir des vidéos de chimpanzés de Zambie ici et ici sur Youtube.


13 mai 2014

Mon beau miroir (1) – Journal des Demoiselles vs Sierra Julian



▲Chronologie de l'histoire de la mode, silhouettes, Kyoto Costume Institute

Dans Portraits-Souvenir, un recueil d'articles écrits en 1935 pour Le Figaro, Jean Cocteau, ami proche des créatrices de mode Gabrielle Chanel et de Elsa Schiaparelli - qui se détestent - écrit :

« Il faudrait filmer [...] les époques lentes et les modes qui se succèdent. Alors ce serait vraiment saisissant, de voir, à toute vitesse, les robes s'allonger, se raccourcir et se rallonger, les manches se gonfler, se dégonfler, se regonfler, les chapeaux s'enfoncer et se retrousser, et se jucher, et s'aplatir, et s'empanacher, et se désempanacher, les poitrines grossir et maigrir, provoquer et avoir honte, les tailles changer de place entre les seins et les genoux, la houle des hanches et des croupes, les ventres qui avancent et qui reculent, les dessous qui collent et qui écument, les linges qui disparaissent et réapparaissent, les joues qui se creusent et qui s'enflent, et pâlissent, et rougissent, et repâlissent, les cheveux qui s'allongent, qui disparaissent, qui repoussent, qui frisent, se tirent et moussent, et bouffent, et se dressent, et se tordent, et se détordent, et se hérissent de peignes et d'épingles, et les abandonnent, et les réadoptent, les souliers qui cachent les orteils ou les dénudent, les soutaches qui se nouent sur les laines piquantes, et la soie vaincre la laine, et la laine vaincre la soie, et le tulle flotter, et le velours peser, et les paillettes étinceler, et les satins se casser, et les fourrures glisser sur les robes et autour des cous et montant, et descendant, et bordant, et s'enroulant avec la nervosité folle des bêtes qu'on en dépouille.  On verrait alors les accessoires frivoles de cette période où grandissait notre jeunesse, vivre d'une vie intense, ne jamais se fixer dans une posture malseyante et nous donner le spectacle grouillant et superbe d'une véritable tête de Méduse [...] ».

Ainsi, le mythe de la mode « qui se démode » et qui serait un éternel retour, à reprendre sans cesse les mêmes formes, les mêmes détails, établirait une sorte de permanence à travers les périodes et les siècles ? Certes, la mode qui, par définition est changement, fait que la contrainte chasse la légèreté, le court le long, le large l'ajusté, le rose le vert – pour faire simple... Pour autant, la mode vestimentaire n'est jamais la reproduction à l'identique d'une mode antérieure, même si certains clins d'oeil ou historicismes s'y réfèrent nettement.

Et si ce concept de l'éternel retour de la mode n'était-il pas plutôt celui de « l'éternel retour du même » décrit par Nietzsche dans Le Gai Savoir ? Au-delà de cette idée de cycle immuable de reproduction plus ou moins semblable, la mode serait la métaphore de la vie vécue et revécue avec une telle intensité qu'on puisse souhaiter que chaque instant, immortalisé par les défilés des podiums, se produise éternellement... La mode, par ses références historicistes, fait cycliquement revivre le passé, tout en étant perpétuellement nouvelle et inédite. Loin d'être une déliquescence ou un défaut de créativité, l'éternel retour de la mode qui sans cesse renaît et revit est le signe même de sa vitalité.

« Miroir, miroir en bois d'ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle » demande la Reine du conte qui veut vivre une éternelle jeunesse.

J'inaugure ici une nouvelle rubrique et vous invite à regarder dans le miroir de l'éternelle enfance pour y chercher des échos entre mode enfant d'hier et d'aujourd'hui. Et si le cœur vous en dit, prêtez-vous au jeu, envoyez-moi vos images et suggestions...


▲à g. : Journal des Demoiselles, 1er septembre 1881 (détail), collection particulière
à dr. : Robe pour petite fille, Sierra Julian, printemps 2014 sur smudgetikka

À partir de 1869, la crinoline née sous le Second Empire décline, l'étoffe juponne vers l'arrière de la jupe pour devenir la tournure. Une armature intérieure ou un coussinet soutient toute l'ampleur et accentue la cambrure des reins. Des années 1870 à la fin des années 1880, la mode des petites filles suit celle des femmes. Elles portent aussi la tournure, mais leurs jupes s'arrêtent sous le genou, le buste ajusté s'allonge. Dans les années 1880 et 1890, l'effet tournure perdure sous la forme d'un nœud volumineux arrangé sur les fesses.

Le gros nœud noué à l'arrière de la robe ou de la jupe reste pour longtemps un signe de féminité. Dans ce modèle de Sierra Julian pour l'été 2014, cela est encore accentué par l'effet dos nu.