12 juillet 2014

Comment naissent les modes...



Une fois n'est pas coutume, je ne vous parlerai aujourd'hui ni de mode enfantine, ni de mode féminine, ni masculine, ni même... humaine. Pourtant, il s'agit bien à mon sens d'une mode nouvelle, lancée en 2010 par Julie.

Qu'est-ce qu'une mode ?

Si ce mot peut prendre des sens variés, la mode est d'abord une manière, une façon d'être – à l'origine du mot anglais fashion – de se comporter, de s'habiller. On sait que la mode humaine est changeante, elle est mouvement. Elle est un processus social, qui répond à cinq étapes : l'idée nouvelle, son adoption par un groupe, sa progression en cercles, sa diffusion et sa transformation, sa généralisation au groupe. Je vous conseillais il y a quelques mois la lecture du Que sais-je ? La Mode qui développe toutes ces questions.

▲Julie © van Leeuwen et al. Animal Cognition, 2014

Julie lance la mode du brin d'herbe dans l'oreille

En 2010, Edwin Van Leeuwen, spécialiste d'anthropologie évolutive des primates sociaux, remarque un comportement inhabituel chez une femelle chimpanzé, Julie, qui vit dans le sanctuaire Chimfunshi Wildlife Orphanage Trust en Zambie. Sans but précis, régulièrement, elle s'introduit un brin d'herbe dans l'oreille, qu'elle garde pendant qu'elle vaque à ses occupations habituelles. Une boucle d'oreille naturelle et écolo en somme...

Plus étonnant, quelques membres de son groupe se mettent à la copier, d'abord son fils, Jack, puis Kathy, Miracle et Val, avec qui elle interagit régulièrement. D'autres chimpanzés du groupe vont à leur tour adopter cette « mode » du brin d'herbe dans l'oreille, dont ils ajustent la position, pour la garder pendant les séances de toilettage ou de jeu avec leurs congénères, parfois pendant des périodes assez longues.

Que révèlent les observations des scientifiques ?

L'apprentissage social de comportements de certains groupes sociaux, comme l'utilisation d'« outils » pour casser graines et noix ou pêcher des insectes, n'étonne plus les observateurs scientifiques. Mais cet étrange comportement qui ressemble bien à une « tendance de mode » les intrigue. Ils analysent 740 heures de vidéos, réalisées en 2010 et 2011, observent 94 chimpanzés adultes, répartis dans quatre groupes différents, dont deux seulement peuvent se voir.

Que révèlent ces observations ? Depuis que Julie a lancé sa mode, la pratique a été adoptée par huit des chimpanzés des douze de son groupe, et seulement ce groupe. Dans un autre groupe, un chimpanzé s'est mis une fois un brin d'herbe dans l'oreille. Même après la mort de Julie, Kathy et Val continuent à porter la brindille dans l'oreille, mais de façon moins fréquente.

© van Leeuwen et al. Animal Cognition, 2014

En adoptant de manière spontanée, sans raison ni bénéfice apparents, la façon d'un membre de leur groupe, les chimpanzés Pan troglodytes du Chimfunshi Wildlife Orphanage ont bel et bien lancé une mode – la première labellisée par les humains. Julie est en quelque sorte la « Rose Bertin » du monde de la mode chimpanzé.

Pour en savoir plus sur le sujet, l'analyse, les méthodes, les résultats des observations, voir d'autres photos : lire le texte entier (en anglais) de la communication Animal Cognition de Edwin J. C. van Leeuwen, Katherine A. Cronin et Daniel B. M. Haun du Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, Max Planck Institute for Psycholinguistics, University of Portsmouth, Leipzig publiée le 11 juin 2014 sur le site Internet Springer Link des Éditions Springer, Berlin-Heidelberg.

On peut voir des vidéos de chimpanzés de Zambie ici et ici sur Youtube.


13 mai 2014

Mon beau miroir (1) – Journal des Demoiselles vs Sierra Julian



▲Chronologie de l'histoire de la mode, silhouettes, Kyoto Costume Institute

Dans Portraits-Souvenir, un recueil d'articles écrits en 1935 pour Le Figaro, Jean Cocteau, ami proche des créatrices de mode Gabrielle Chanel et de Elsa Schiaparelli - qui se détestent - écrit :

« Il faudrait filmer [...] les époques lentes et les modes qui se succèdent. Alors ce serait vraiment saisissant, de voir, à toute vitesse, les robes s'allonger, se raccourcir et se rallonger, les manches se gonfler, se dégonfler, se regonfler, les chapeaux s'enfoncer et se retrousser, et se jucher, et s'aplatir, et s'empanacher, et se désempanacher, les poitrines grossir et maigrir, provoquer et avoir honte, les tailles changer de place entre les seins et les genoux, la houle des hanches et des croupes, les ventres qui avancent et qui reculent, les dessous qui collent et qui écument, les linges qui disparaissent et réapparaissent, les joues qui se creusent et qui s'enflent, et pâlissent, et rougissent, et repâlissent, les cheveux qui s'allongent, qui disparaissent, qui repoussent, qui frisent, se tirent et moussent, et bouffent, et se dressent, et se tordent, et se détordent, et se hérissent de peignes et d'épingles, et les abandonnent, et les réadoptent, les souliers qui cachent les orteils ou les dénudent, les soutaches qui se nouent sur les laines piquantes, et la soie vaincre la laine, et la laine vaincre la soie, et le tulle flotter, et le velours peser, et les paillettes étinceler, et les satins se casser, et les fourrures glisser sur les robes et autour des cous et montant, et descendant, et bordant, et s'enroulant avec la nervosité folle des bêtes qu'on en dépouille.  On verrait alors les accessoires frivoles de cette période où grandissait notre jeunesse, vivre d'une vie intense, ne jamais se fixer dans une posture malseyante et nous donner le spectacle grouillant et superbe d'une véritable tête de Méduse [...] ».

Ainsi, le mythe de la mode « qui se démode » et qui serait un éternel retour, à reprendre sans cesse les mêmes formes, les mêmes détails, établirait une sorte de permanence à travers les périodes et les siècles ? Certes, la mode qui, par définition est changement, fait que la contrainte chasse la légèreté, le court le long, le large l'ajusté, le rose le vert – pour faire simple... Pour autant, la mode vestimentaire n'est jamais la reproduction à l'identique d'une mode antérieure, même si certains clins d'oeil ou historicismes s'y réfèrent nettement.

Et si ce concept de l'éternel retour de la mode n'était-il pas plutôt celui de « l'éternel retour du même » décrit par Nietzsche dans Le Gai Savoir ? Au-delà de cette idée de cycle immuable de reproduction plus ou moins semblable, la mode serait la métaphore de la vie vécue et revécue avec une telle intensité qu'on puisse souhaiter que chaque instant, immortalisé par les défilés des podiums, se produise éternellement... La mode, par ses références historicistes, fait cycliquement revivre le passé, tout en étant perpétuellement nouvelle et inédite. Loin d'être une déliquescence ou un défaut de créativité, l'éternel retour de la mode qui sans cesse renaît et revit est le signe même de sa vitalité.

« Miroir, miroir en bois d'ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle » demande la Reine du conte qui veut vivre une éternelle jeunesse.

J'inaugure ici une nouvelle rubrique et vous invite à regarder dans le miroir de l'éternelle enfance pour y chercher des échos entre mode enfant d'hier et d'aujourd'hui. Et si le cœur vous en dit, prêtez-vous au jeu, envoyez-moi vos images et suggestions...


▲à g. : Journal des Demoiselles, 1er septembre 1881 (détail), collection particulière
à dr. : Robe pour petite fille, Sierra Julian, printemps 2014 sur smudgetikka

À partir de 1869, la crinoline née sous le Second Empire décline, l'étoffe juponne vers l'arrière de la jupe pour devenir la tournure. Une armature intérieure ou un coussinet soutient toute l'ampleur et accentue la cambrure des reins. Des années 1870 à la fin des années 1880, la mode des petites filles suit celle des femmes. Elles portent aussi la tournure, mais leurs jupes s'arrêtent sous le genou, le buste ajusté s'allonge. Dans les années 1880 et 1890, l'effet tournure perdure sous la forme d'un nœud volumineux arrangé sur les fesses.

Le gros nœud noué à l'arrière de la robe ou de la jupe reste pour longtemps un signe de féminité. Dans ce modèle de Sierra Julian pour l'été 2014, cela est encore accentué par l'effet dos nu.


12 avril 2014

La salopette marine du prince George



1846, la reine Victoria crée le costume marin

C'est la reine Victoria qui la première habille ses enfants de costumes marins en réduction. Elle veut exalter la fierté nationale de l'Angleterre et sa marine, alors la plus puissante du monde. Elle perpétue ainsi la tradition des XVIIe et XVIIIe siècles d'habiller les garçonnets dans des uniformes de fantaisie [pretend uniforms], comme le fameux «costume à la hongroise».

▲à g. : Costume marin du prince Albert Edouard, 1846, National Maritime Museum, Greenwich
à dr. : Portrait d'Albert Edouard, prince de Galles, par François Xavier Winterhalter, 1846, Royal Collection

Le fils aîné de Victoria, Albert Édouard, prince de Galles, futur Édouard VII, porte lors des croisières familiales sur le yacht royal Victoria & Albert, une tenue de matelot inspirée des uniformes de la Royal Navy : blouse et pantalon à pont blancs, marinière à grand col bleu et chapeau en toile cirée à ruban noué. Il est ainsi représenté vers quatre-cinq ans, en 1846 par le peintre François Xavier Winterhalter.

Les familles royales européennes tombent sous le charme du portrait de Bertie. Elles trouvent l'idée d'autant plus séduisante qu'il s'agit d'un simple costume de matelot, et non d'officier. Tous les petits-enfants de Victoria vont porter le costume marin, pas seulement les fils d'Albert Edouard, Albert-Victor (né en 1864) et Georges (1867), mais aussi Guillaume (1859), prince allemand de Hohenzollern, futur Guillaume II qui en reçoit en cadeau de sa grand-mère. Les familles régnantes adaptent en mode enfantine les uniformes des marines de leurs pays. Ainsi en France, le prince impérial Louis Napoléon, fils de Napoléon III, revêt un costume marin aux couleurs du yacht impérial Reine Hortense (ce yacht impérial a été remplacé par L'Aigle en 1859).

La parution du portrait de Winterhalter et la description de ces usages royaux dans la presse va étendre cette mode aux milieux aristocratiques et bourgeois, puis aux enfants de tous les milieux, à partir des années 1870-1875. La mode passe de l'Angleterre à l'Allemagne, puis en France et autres pays européens, jusqu'en Russie, et arrive même aux États-Unis d'Amérique. Les photos de famille, qu'elles soient royales ou bourgeoises, en témoignent. Le costume marin vient d'entrer dans la garde-robe enfantine, et pour longtemps. Le style s'impose, avec ses codes. C'est le tout premier vêtement créé spécifiquement pour l'enfant. Le costume marin devient pour près de deux siècles l'uniforme de l'enfance. [Lire sur Les Petites Mains, L'Histoire du costume marin racontée en une série de neuf articles]

▲à g. : Salopette en coton bleu marine avec smocks rebrodés d'un motif de voilier
collection Rachel Riley printemps-été 2014
à dr. : Le prince George de Cambridge, fils du prince William et de Catherine Middleton, né le 22 juillet 2013,
porte la salopette Rachel Riley, AFP Getty Images sur Daily Mail

2014, la duchesse de Cambridge perpétue la tradition

Dans les années 1840-1850, quand Victoria « crée » le costume marin, les familles régnantes sont prescriptrices des modes. Le phénomène de peopolisation que nous connaissons aujourd'hui n'apparaît qu'à la toute fin du XIXe siècle. Les artistes de cabaret, actrices, danseuses, chanteuses lyriques ou populaires sont habillées à la scène comme à la ville par les grands couturiers, qui tirent profit de leur célébrité. Ce sont désormais elles qui font les modes et cette diversité des modèles féminins va contribuer à « démocratiser » la mode. Elles apparaissent en photographie dans la presse spécialisée. En 1901, le magazine Les Modes est le premier à utiliser les procédés de reproduction photomécanique, la presse de mode entre dans une nouvelle ère.

Sans cesse scrutée, ses tenues vestimentaires analysées et commentées, la duchesse de Cambridge est une « icône » moderne de la mode. Ce statut rejaillit sur son fils. Voici donc que l'histoire se répète : en tournée royale en Nouvelle-Zélande avec ses parents, le petit prince George, habillé d'une salopette-short brodée d'un voilier, a eu un énorme succès pour ce premier engagement public officiel. Le Daily Mail a fait paraître un supplément photos de huit pages. La salopette (75 livres, 91 euros) de la marque de vêtements de luxe pour enfants Rachel Riley est devenue un best-seller en quelques heures.

Le costume marin, et par extension le style marin, est toujours « le » classique inusable de la mode enfantine.