12 avril 2014

La salopette marine du prince George



1846, la reine Victoria crée le costume marin

C'est la reine Victoria qui la première habille ses enfants de costumes marins en réduction. Elle veut exalter la fierté nationale de l'Angleterre et sa marine, alors la plus puissante du monde. Elle perpétue ainsi la tradition des XVIIe et XVIIIe siècles d'habiller les garçonnets dans des uniformes de fantaisie [pretend uniforms], comme le fameux «costume à la hongroise».

▲à g. : Costume marin du prince Albert Edouard, 1846, National Maritime Museum, Greenwich
à dr. : Portrait d'Albert Edouard, prince de Galles, par François Xavier Winterhalter, 1846, Royal Collection

Le fils aîné de Victoria, Albert Édouard, prince de Galles, futur Édouard VII, porte lors des croisières familiales sur le yacht royal Victoria & Albert, une tenue de matelot inspirée des uniformes de la Royal Navy : blouse et pantalon à pont blancs, marinière à grand col bleu et chapeau en toile cirée à ruban noué. Il est ainsi représenté vers quatre-cinq ans, en 1846 par le peintre François Xavier Winterhalter.

Les familles royales européennes tombent sous le charme du portrait de Bertie. Elles trouvent l'idée d'autant plus séduisante qu'il s'agit d'un simple costume de matelot, et non d'officier. Tous les petits-enfants de Victoria vont porter le costume marin, pas seulement les fils d'Albert Edouard, Albert-Victor (né en 1864) et Georges (1867), mais aussi Guillaume (1859), prince allemand de Hohenzollern, futur Guillaume II qui en reçoit en cadeau de sa grand-mère. Les familles régnantes adaptent en mode enfantine les uniformes des marines de leurs pays. Ainsi en France, le prince impérial Louis Napoléon, fils de Napoléon III, revêt un costume marin aux couleurs du yacht impérial Reine Hortense (ce yacht impérial a été remplacé par L'Aigle en 1859).

La parution du portrait de Winterhalter et la description de ces usages royaux dans la presse va étendre cette mode aux milieux aristocratiques et bourgeois, puis aux enfants de tous les milieux, à partir des années 1870-1875. La mode passe de l'Angleterre à l'Allemagne, puis en France et autres pays européens, jusqu'en Russie, et arrive même aux États-Unis d'Amérique. Les photos de famille, qu'elles soient royales ou bourgeoises, en témoignent. Le costume marin vient d'entrer dans la garde-robe enfantine, et pour longtemps. Le style s'impose, avec ses codes. C'est le tout premier vêtement créé spécifiquement pour l'enfant. Le costume marin devient pour près de deux siècles l'uniforme de l'enfance. [Lire sur Les Petites Mains, L'Histoire du costume marin racontée en une série de neuf articles]

▲à g. : Salopette en coton bleu marine avec smocks rebrodés d'un motif de voilier
collection Rachel Riley printemps-été 2014
à dr. : Le prince George de Cambridge, fils du prince William et de Catherine Middleton, né le 22 juillet 2013,
porte la salopette Rachel Riley, AFP Getty Images sur Daily Mail

2014, la duchesse de Cambridge perpétue la tradition

Dans les années 1840-1850, quand Victoria « crée » le costume marin, les familles régnantes sont prescriptrices des modes. Le phénomène de peopolisation que nous connaissons aujourd'hui n'apparaît qu'à la toute fin du XIXe siècle. Les artistes de cabaret, actrices, danseuses, chanteuses lyriques ou populaires sont habillées à la scène comme à la ville par les grands couturiers, qui tirent profit de leur célébrité. Ce sont désormais elles qui font les modes et cette diversité des modèles féminins va contribuer à « démocratiser » la mode. Elles apparaissent en photographie dans la presse spécialisée. En 1901, le magazine Les Modes est le premier à utiliser les procédés de reproduction photomécanique, la presse de mode entre dans une nouvelle ère.

Sans cesse scrutée, ses tenues vestimentaires analysées et commentées, la duchesse de Cambridge est une « icône » moderne de la mode. Ce statut rejaillit sur son fils. Voici donc que l'histoire se répète : en tournée royale en Nouvelle-Zélande avec ses parents, le petit prince George, habillé d'une salopette-short brodée d'un voilier, a eu un énorme succès pour ce premier engagement public officiel. Le Daily Mail a fait paraître un supplément photos de huit pages. La salopette (75 livres, 91 euros) de la marque de vêtements de luxe pour enfants Rachel Riley est devenue un best-seller en quelques heures.

Le costume marin, et par extension le style marin, est toujours « le » classique inusable de la mode enfantine.

31 mars 2014

Déguisements et costumes de fantaisie, d'où viennent-ils ? (2) – le XVIIIe siècle



Cet article est le deuxième d'une série. Lire d'abord le premier article : Déguisements et costumes de fantaisie, d'où viennent-ils ? (1) - du Moyen Âge au XVIIe siècle.

▲Bal costumé donné à Versailles le 25 février 1745
pour le mariage du dauphin Louis avec Marie-Thérèse d'Espagne,
dit « bal des Ifs »par Charles Nicolas Cochin, Château de Versailles et de Trianon

▲Le « Bal du May » donné à Versailles pendant le carnaval de l'année 1763
sous les ordres de Monsieur le duc de Duras
par François Nicolas Martinet, graveur, et René Michel Slodtz dit Michel-Ange Slodtz
Le bal a lieu dans la salle des spectacles de la cour des Princes, en présence de Louis XV et de la famille royale ;
on voit à droite le Dauphin Louis et la Dauphine Marie-Josephe de Saxe
Château de Versailles et de Trianon sur Agence photogtaphique de la RMN ▼

▲à g. : Portrait de Madame de la Ferté-Imbault (fille de Madame Geoffrin), par Jean-Marc Nattier, 1740
Fuji Art Museum, Tokyo sur Wikimedia Commons
à dr. : Bal masqué de l'Hôtel de Ville donné par la Ville de Paris à l'occasion de la naissance du dauphin
le 23 janvier 1781 ; le roi et la reine escortés ; par Jean Michel Moreau le Jeune, 1782
Musée du Louvre, Paris sur Le Boudoir de Marie-Antoinette
Madame de la Ferté-Imbault porte le masque et le domino, ainsi que le roi, au centre de l'image de droite.

Au XVIIIe siècle, la tradition du « bal costumé » se démocratise

Au XVIIe siècle, les débordements et manifestations subversives qui accompagnent carnaval depuis le Moyen Âge s'effacent peu à peu, remplacés par des divertissements, dont les bals masqués aristocratiques. Ils se « démocratisent » au cours du XVIIIe siècle.

Le bal costumé connu sous le nom de « bal des Ifs » a lieu à Versailles le 24 février 1745, à l'occasion du mariage du dauphin Louis. Il marque le début des amours de Louis XV avec Madame de Pompadour. On y voit des Arlequins, des « sauvages », des Turcs, des Arméniens, des diables ; puis apparaissent dans la galerie des Glaces huit personnages déguisés en ifs ; le roi se dissimule incognito parmi eux, pratique pour faire sa cour ! La mode du costume « en if » va se répandre dans toute l'Europe. [Lire sur le site du Château de Versailles]

Le plus célèbre des bals masqués est celui créé par une ordonnance du Régent du 31 décembre 1715, le « bal de l'Opéra ». C'est le premier bal public et payant, sans passe-droit, autorisé au rythme de deux bals par semaine, à partir de minuit, pendant toute la période du carnaval. Il est très fréquenté par l'élite, même la cour, qui déserte Versailles. Il attire le public populaire qui se rassemble pour admirer les somptueux costumes des participants.

Certains « millésimes » restent dans les mémoires : selon le Mercure de France, en 1737 on y voit des masques « de la plus haute distinction » ; le 5 février 1739 Louis XV est présent dans la foule, sa compagnie en bergers et bergères, lui en chauve-souris. Les journaux et gazettes s'en font l'écho jusqu'à l'étranger. Le bal de l'Opéra va durer plus de deux siècles, il sera l'évènement phare du Carnaval de Paris jusque dans les années 1920.

Au XVIIIe siècle, quand on ne se déguise pas, le vêtement typique pour assister incognito au bal masqué est le domino, long et ample manteau de soie à capuche, qui se porte avec le masque, dans lequel hommes et femmes s'enveloppent.

Mascarade chinoise faite à Rome le Carnaval de l'année 1735
par Messieurs les pensionnaires du Roy de France en son Académie des Arts

sur Gallica, BnF, Paris

Caravane du Sultan à la Mecque : mascarade turque faite à Rome par Messieurs les pensionnaires
de l'Académie de France et leurs amis au carnaval de l'année 1748...
Trompettes, pages, esclaves, et vases, que l'on portait pour présent à Mahomet ;

porte-enseigne ; sultane grecque ; sultane noire ; bacha d'Égypte ; chef des eunuques.
sur Gallica, BnF, Paris ▼

Les artistes pensionnaires de l'Académie de France, désireux de faire honneur à leur pays en fêtant dignement le carnaval de Rome, organisent des caravanes restées fameuses dans l'histoire de l'art, car, outre leur succès public, elles témoignent du goût de l'exotisme débridé de l'époque. Chaque pensionnaire est costumé. Jean Marie Vien – aidé de Jean Barbault – dessine, grave puis peint lui-même une suite de planches représentant les détails de la fête, rassemblés dans un petit volume de vingt-neuf figures intitulé Caravane du Sultan à la Mecque : mascarade turque faite à Rome par Messieurs les pensionnaires de l'Académie de France et leurs amis au carnaval de l'année 1748... [On peut feuilleter tout l'album sur Gallica].

▲Réception de l'ambassadeur de France, le vicomte d'Andrezel par le sultan Ahmed III,
le 17 octobre 1724, à Constantinople ; l'audience du sultan.
par Jean Baptiste Vanmour, 1724, Musée des Beaux-Arts, Bordeaux sur Base Joconde
Jean-Baptiste Louis Picon, vicomte d'Andrezel, est ambassadeur de France à Constantinople de 1724 à 1728.
L'œuvre peint de Jean Baptiste Vanmour est un témoignage rare et précieux
de la vie publique et privée de la Turquie du XVIIe siècle.
De même, les entrées solennelles pittoresques des ambassadeurs du sultan
à la cour de Versailles entretiennent le goût du costume oriental.

▲à g. : Portrait de Lady Wortley Montagu, par Jean Baptiste Vanmour, vers 1717
National Portrait Gallery, Londres sur Wikimedia Commons
Lady Wortley Montagu accompagne son mari, nommé ambassadeur d'Angleterre à Constantinople en 1716.
Ils séjournent pendant deux ans à Belgrade, Sophia, Andrinople et Constantinople.
En tant que femme, elle a de véritables contacts avec les femmes ottomanes,
et accède à des lieux interdits aux hommes, comme le harem ou le bain.
Elle raconte son expérience et ses impressions dans ses Lettres turques, publiées en 1763 après sa mort,
sans cesse rééditées, aussi célèbres en Angleterre que celles de Madame de Sévigné en France.
Plusieurs portraits la représentent vêtue « à la Turque ».
À leur retour du « Levant », plusieurs épouses d'ambassadeurs portent le costume oriental
dans leur intérieur, et contribuent à lancer la mode.
à dr. : Femme turque, par Jean Baptiste Vanmour, vers 1720-1737
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Fête turque sous la tente, par Jean Baptiste Vanmour, 1737
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Dans la chambre d'une femme turque distinguée (et détails), par Jean Baptiste Vanmour,
vers 1720-1737, Rijksmuseum, Amsterdam ▼

▲à g. : Homme en robe de chambre, par Nicolas Bonnart, 1676, Gallica, BnF, Paris
à dr. : Portrait de Jean-Antoine Guainier-Gautier, par Jean-Étienne Liotard, vers 1758-1765
Musée d'Art et d'Histoire, Genève sur Wikimedia Commons

▲à g. : Européen en costume turc, par Antoine de Favray, milieu du XVIIIe siècle
Musée Pera, Istanbul
à dr. : Portrait de Simon Lutrell, premier comte de Carhamlton en costume oriental
par Jean-Étienne Liotard, 1754, Musée d'Art, Berne
– sur Wikimedia Commons

▲à g. : Portrait d'Annette, comtesse de Vergennes,
à dr. : Portrait de Charles Gravier, comte de Vergennes, ambassadeur de France à Constantinople,
tous les deux en costume ottoman, par Antoine de Favray, 1766
Charles Gravier, comte de Vergennes est ambassadeur de France à Constantinople de 1755 à 1768.
Musée Pera, Istanbul sur Wikimedia Commons

▲Portrait de la famille de David George van Lennep, directeur de la fabrique hollandaise de Smyrne, Turquie,
par Antoine de Favray, vers 1770, Rijksmuseum, Amsterdam

Le XVIIIe siècle ou l'apothéose de l'exotisme

Alors que les extravagantes soies dites « bizarres » et les « indiennes » s'emparent de la mode vestimentaire, le XVIIIe siècle voit l'apothéose de l'exotisme, dominé par la « turquerie » et la « chinoiserie ». L'Orient et le goût des voyages sont en vogue. Pourtant, même si les travaux des artistes qui ont réellement séjourné en Orient, comme Jean-Baptiste Vanmour, constituent une sorte de fonds documentaire dans lequel tous les artistes puisent, il ne s'agit pas de représenter la réalité de ces pays. On invente un Orient mythique, imaginaire, comme une synthèse de toutes les modes exotiques qui ont défilé depuis la Renaissance. À la fin du XVIIIe siècle, l'exotisme s'élargit à l'Afrique, restée jusqu'alors en dehors des inspirations.

Les Européens sont fascinés par le mode de vie oriental, qu'ils fantasment, en particulier le harem. Dans la peinture de genre apparaît le sultan, parfois entouré de courtisanes. On n'est jamais loin des « caprices » ni des « fêtes galantes ». Les contes des Mille et une Nuits, traduits et publiés de 1704 à 1717 par Antoine Galland, secrétaire bibliothécaire du marquis de Nointel, ambassadeur de France de 1670 à 1679 à Constantinople, sont sans cesse réédités ; au XVIIIe siècle, c'est l'oeuvre la plus lue après la Bible.

Le XVIIIe siècle raffole de théâtre, qui met en scène des personnages du « sérail ». Dans les milieux aristocratiques, on s'adonne avec passion au théâtre amateur. Théâtre, danse et équitation sont des occupations indispensables à toute éducation soignée, elles permettent l'apprentissage du « maintien », signe d'une haute appartenance sociale. Les dames de l'aristocratie se travestissent sur les planches ou dans les fêtes ; pour en garder le souvenir, elles se font portraiturer dans leur costume. Elles se font représenter en orientale, ou en dame turque, comme elles se faisaient auparavant habiller ou portraiturer en nymphe. Les hommes aussi portent des robes d'intérieur de « Turcs » ou d'« Arméniens » et se font portraiturer en costume oriental.

▲Estampes réalisées d'après les peintures de Jean Baptiste Vanmour, 1707-1708
le grand seigneur ; la sultane asseki (favorite) ou sultane reine ;
femme turque qui fume sur le sofa ; fille turque prenant le café sur le sofa ▼
Recueil de cent estampes représentant différentes nations du Levant,
tirées sur les tableaux peints d'après nature en 1707 & 1708
par Monsieur de Ferriol, Ambassadeur du Roi à la Porte
et gravées en 1712 et 1713 par les soins de Monsieur Le Hay
sur Gallica, BnF, Paris
(Ferriol est ambassadeur de France à Constantinople de 1692 à 1711)

▲à g. : La Broderie ; à dr. : Sultane buvant du café, par Carle Van Loo, 1755
éléments de décoration « à la Turque » du château de Bellevue de Madame de Pompadour,
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

▲à g. : Femme turque au tambourin, par Jean-Étienne Liotard, 1738-1743
Musée d'Art et d'Histoire, Genève –
à dr. : Portrait de la femme de l'artiste, habillée « à la Turque », par Jean-Étienne Liotard, 1741
collection particulière, vendue par Christie's – sur Wikimedia Commons

▲Portrait de Marie-Adélaïde de France (fille de Louis XV) habillée « à la Turque »,
par Jean-Étienne Liotard, 1753, Galerie des Offices, Florence, sur Wikimedia Commons

▲à g. : Portrait de Lady Ann Somerset, comtesse de Northampton,
attribué à Jean-Étienne Liotard, vers 1754
collection particulière, vendue par Christie's, sur Wikimedia Commons
à dr. : Portrait de Marie Fargues, épouse de l'artiste, en costume turc,
par Jean-Étienne Liotard, 1756-1758, Rijksmuseum, Amsterdam

Des catalogues de costumes circulent à la vente, comme le fameux Recueil de cent estampes représentant différentes nations du Levant, tirées sur les tableaux peints d'après nature en 1707 & 1708..., publié en 1714 à partir de l'oeuvre du peintre Jean Baptiste Vanmour. Ses planches connaissent un immense succès auprès de la cour française pendant au moins soixante-dix ans. [On peut feuilleter tout l'album sur Gallica]. Certains artistes, comme Jean Étienne Liotard, représentent les costumes turcs avec une grande précision.

La passion de l'Orient touche tous les arts. On transforme des salons et des boudoirs en pièces « à la Turque ». Certains éléments de la décoration du château de Bellevue de Madame de Pompadour, aujourd'hui conservés au Musée de l'Ermitage à Saint-Petersbourg, en témoignent.

▲à g. : Maquette de costume de Chinoise pour Les Indes galantes,
opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, 1735, Gallica, BnF, Paris
à dr. : Pagode sur un pont de rochers, décor « à la Chinoise », Manufacture de Jouy, vers 1770
Les Arts décoratifs, Paris

▲Le jardin chinois, par François Boucher, 1742
sur le site érudit et passionnant de Morgane Mouillade

▲L'audience du mandarin, par François Boucher, 1742
sur le site de Morgane Mouillade

▲La marchande de fleurs, par François Boucher, vers 1743
sur Pelhalm Galleries, Londres

Il en est de même pour la « chinoiserie », plus présente dans les arts décoratifs que dans le costume, où on la retrouve seulement par touches, notamment dans les tissus. Des collectionneurs fortunés se font construire des jardins, des pavillons chinois. Antoine Watteau s'inspire de recueils de dessins d'Extrême-Orient pour réaliser, dès le début de sa carrière en 1708, les peintures murales du cabinet du roi au château de la Muette, ce style nouveau donnera le ton à toute l'Europe. La Chine n'est qu'une source d'inspiration ; les peintres ne s'embarrassent pas de vraisemblance. Ainsi Christophe Huet mêle « chinoiseries » et « singeries » dans ses compositions décoratives.

Comme nombre de ses concitoyens, François Boucher est collectionneur de miniatures et peintures chinoises, laques et porcelaines. Il les achète dans le magasin de son ami Gersaint qui prend le nom À la Pagode à partir de 1740, pour mieux désigner ce qu'on y vend. La Chine l'inspire, il est le maître dans la mode de travestir un univers occidentalisé en un Orient lointain. Des personnages au physique européen sont représentés dans des paysages extrême-orientaux rêvés. Dans sa peinture de genre, il utilise des objets de sa propre collection, comme le paravent présent dans le portrait de Madame Boucher qu'on retrouve dans Dame attachant sa jarretière et sa servante. On peut aussi considérer les scènes et les costumes de la bergère, de la paysanne, de la marchande de fleurs, comme une expression de l'exotisme.

Turqueries et chinoiseries sont le prétexte à constituer un corpus d'images nouvelles dans lequel artistes et artisans puisent pour satisfaire les commandes de leur clientèle, avide d'exotisme jusque dans leur vie quotidienne. Dans un contexte de mode féminine contrainte, avec port du corps à baleines, le costume exotique est apprécié à cause de son confort et de sa souplesse. D'abord tenues de théâtre et de fête portées dans les soirées privées, les femmes les adoptent comme toilettes d'intérieur. Se faire portraiturer dans ces costumes réservés à l'intimité reste, au XVIIIe siècle, un signe de haute distinction sociale.

▲à g. : Vestale portant le feu sacré, par Jean Raoux, 1727-1728, Musée Fabre, Montpellier
à dr. : Madame de Pompadour en vestale, d'après François Hubert Drouais, après 1764
Musée David M Stewart, Montréal sur madamedepompadour.com
En « vestale moderne », Madame de Pompadour porte le voile « à l'Antique »
et la robe de satin blanc mise à la mode par le renouveau de la peinture hollandaise du XVIIe siècle.

▲à g. : Autoportrait de l'artiste avec sa fille Julie, Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, 1789
Musée du Louvre, Paris sur Base Joconde
à dr. : Portrait d'Ellis Cornelia Knight, par Angelica Kauffman, 1793
Remarquer le camée qui orne la ceinture, typique du néoclassicisme du XVIIIe siècle.
Manchester City Galleries

▲à g. : Gabrielle d'Estrées évanouie en présence d'Henri IV et de Sully
par François André Vincent, vers 1783-1787, Château de Fontainebleau
à dr. : Costume de l'époque Louis XVI, « à la Henri IV » inventé par Sarrazin,
costumier des Princes, pour les bals à la cour entre 1774 et 1776
dessin par Claude-Louis Desrais ; gravure par Charles-Emmanuel Patas
Château de Versailles et de Trianon – sur Agence photographique de la RMN

La « naissance de l'histoire » au XVIIIe et les costumes historicisants de la peinture de genre

Avant le XVIIIe siècle, les historiens se contentent d'écrire sur l'histoire contemporaine. Le XVIIIe siècle « découvre » l'histoire ancienne. Les premières fouilles des sites d'Herculanum et de Pompéï en 1738 et 1748 font revivre l'Antiquité. Le peintre Jean Raoux invente le thème de la vestale, repris et copié par tous les artistes de l'époque ; à la fois peinture d'histoire et portrait, il a l'avantage de la touche « à l'Antique ».

L'énorme succès du livre Voyage du jeune Anacharsis, de l'abbé Jean-Jacques Barthélémy (1788), incite les élégantes à s'inspirer des statues et images pour lancer des modes pseudo grecques ou romaines. En 1788, Madame Vigée-Lebrun donne dans son salon de l'Hôtel de Lubert, un « souper grec », événement mondain qu'elle raconte dans ses Souvenirs. La mode des robes blanches néoclassiques et drapés des châles cachemire fait fureur.

Sous l'impulsion du comte d'Angiviller, « ministre de la culture » de Louis XVI, les artistes exaltent la gloire nationale dans l'histoire de France. C'est vers cette époque qu'apparaît le culte de Henri IV – le « bon roi Henry » et la célébrissime anecdote de « la poule au pot ». Dès 1728, Voltaire fait paraître son épopée La Henriade. La popularité de Henri IV, premier roi Bourbon, ne faiblira pas ; au XIXe siècle, sous la Restauration, la famille royale l'utilisera pour consolider sa légitimité. Tous les peintres, de Roslin à Ingres, s'emparent de ce thème historique fondamental.

▲à g. : Portrait de Marie-Madeleine Guimard, par Jean Honoré Fragonard, 1769
à dr. : L'Étude, par Jean Honoré Fragonard, vers 1769
Musée du Louvre, Paris - sur Agence photographique de la RMN

▲La Leçon de musique, Jean Honoré Fragonard, XVIIIe siècle
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Fête galante dans un parc ; à dr. : Réunion galante dans un parc,
par Michel Barthélémy Ollivier, vers 1765
Les personnages sont habillés « à la mode ancienne ».
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes sur le portail Connaissances de Versailles

▲à g. : Jeune fille s'apprêtant à orner la statue de l'Amour d'une guirlande de fleurs,
par Alexandre Roslin, 1783, Musée du Louvre, Parissur Base Joconde
à dr. : La lecture, par Marguerite Gérard (épouse de Jean Honoré Fragonard), vers 1785
Musée Fitzwilliam, Cambridge

Dans la société lettrée du XVIIIe siècle, on se documente, on fait des recherches, on se familiarise avec les personnages habillés à la mode de 1600-1610 ; on se fait portraiturer « à la mode ancienne », on dit aussi « à l'espagnole ». La curiosité et le degré de culture de Jean-Honoré Fragonard pour les époques anciennes est quasi encyclopédique. Autour de 1769, il réalise quatorze « figures de fantaisie » qui témoignent de son goût pour la peinture hollandaise.

Dans le contexte du retour aux époques anciennes, les collectionneurs de la seconde moitié du XVIIIe siècle se passionnent pour la peinture hollandaise du XVIIe siècle de Gabriel Metsu ou de Pieter de Hooch – Vermeer est encore inconnu – qui est à l'origine de la vogue du satin blanc dans la mode. Les nombreuses scènes de genre, comme Le Baiser volé de Jean Honoré Fragonard, La Cruche cachée de Michel Garnier, montrent des femmes en robe à l'anglaise et redingote en satin blanc. Où finit le « déguisement », où commence la mode ?

▲George III, la reine Charlotte et leurs six premiers enfants, 1770
par Johan Zoffany, The Royal Collection
Toute la famille est vêtue « à la Van Dyck ».

▲La reine Charlotte et ses deux premiers fils, 1765
par Johan Zoffany, The Royal Collection
Il semble qu'on aime se déguiser dans la famille royale :
Georges (né en 1762) est costumé en Romain, Frederick (né en 1763) en Turc.

▲à g. : Thomas (né en 1740) et Martha (née en 1741) Neate et leur tuteur Thomas Needham (détail), 1748
par Joshua Reynolds, The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : L'Enfant en bleu, par Thomas Gainsborough, 1770
Huntington Art Gallery, San Marino sur Wikimedia Commons

▲Portrait de Mademoiselle de Clermont, représentée en sultane sortant du bain, servie par des esclaves,
par Jean-Marc Nattier, 1733, Wallace Collection, Londres sur Wikimedia Commons

En Angleterre, c'est la peinture de Van Dyck qui fournit des modèles d'imitation à la société anglaise pour un revival XVIIe. Le style du Vandyke costume sera repris à la fin du XIXe et au début XXe siècle ; Van Dyck est la référence anglaise en terme de tradition, de prestige et de classe – un peu comme le XVIIIe siècle de Louis XV en France. On s'habille pour se faire peindre. Par le biais des beaux-arts, les ouvrages publiés et leurs gravures, le public s'habitue à voir des gens vêtus en costumes historiques.

Les artistes n'ont plus recours à la mythologie comme glorification, ils utilisent déguisements et travestis comme un amusement, parfois comme un subterfuge pour représenter des scènes qui pourraient être jugées comme licencieuses. L'éclectisme du XVIIIe siècle mêle les influences, historicistes, exotiques, naturalistes, sentimentalistes... La mode du « déguisement » tire le portrait vers la peinture de genre (qui figure des scènes à caractère anecdotique ou familier). Ces sources continueront à inspirer les costumes de fantaisie du XIXe siècle.

▲L'Enfant en Pierrot, par Jean Honoré Fragonard, 1780, Wallace Collection, Londres
à dr. : Le petit escrimeur, par Jean Honoré Fragonard, fin XVIIIe - début XIXe siècle
Musée du Louvre, Paris – sur Agence photographique de la RMN

▲Allégorie des quatre arts : en ht à g. : l'architecture ; à dr. : la musique ;
en bas à g. : la peinture : à dr. : la sculpture, par Carle Van Loo, 1752-1753,
réalisés pour le salon de compagnie du Château de Bellevue de Madame de Pompadour
Fine Arts Museums – Legion of Honor, San Francisco sur Wikimedia Commons

Les enfants aussi se déguisent au XVIIIe siècle

Le XVIIIe siècle voit l'apparition de nombreux portraits d'enfants assez éloignés des postures et du conformisme des siècles précédents. La recherche du naturel et la capacité à rendre sensible toute la palette des attitudes enfantines est à chercher dans l'évolution des idées, inspirées par les théories de Jean Jacques Rousseau [Lire sur Les Petites Mains, Émile ou l'émergence d'un nouveau sentiment d'enfance au XVIIIe siècle]. En octobre 1761, le Mercure de France loue les portraits d'enfants de François Hubert Drouais, qui peint « de la manière la plus heureuse la naïveté, l'innocence et les grâces de l'enfance ».

Sous l'influence de Madame de Pompadour, les images d'enfants se diffusent dans toutes les disciplines artistiques, angelots et amours nus, ou enfants charmants – parfois jusque la mièvrerie – vêtus « à la mode ancienne » ou « à l'espagnole ». La représentation de l'enfant est certes une importante composante du goût rocaille, mais il se fait obsédant chez la marquise.

▲à g. : Monsieur Melin, riche notaire de Paris et le jeune des Gravières, son petit-fils, 1759
à dr. : Madame de la Haye, fermière générale et son fils, 1760
Les deux garçonnets portent un uniforme de fantiaise « à la hongroise »
par Louis Carrogis, dit Carmontelle, Musée Condé, Chantilly sur Agence photographique de la RMN

▲à g . : Le comte d'Artois (futur Charles X) et sa sœur Clothilde, par François Hubert Drouais, 1763
à dr. : Habit et culotte « à la hongroise » pour petit garçon, en soie cannelée bleue, vers 1760
Palais Galliéra, Musée de la mode de la Ville de Paris
photographie de presse Agence Rol, 1920, sur Gallica

▲à g. : Portrait de Marie-Josèphe de Saxe et du duc de Bourgogne – mort à dix ans en 1761 (détail)
par Maurice Quentin de La Tour, 1761, Musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin
à dr. : La famille Sagredo (détail), par Pietro Longhi, 1768, Pinacothèque Querini Stampalia, Venise
– sur Wikimedia Commons

▲à g. : Uniforme de fantaisie de Guillaume V d'Orange-Nassau, vers 1760, Rijksmuseum, Amsterdam
à dr. : Portrait de Francis Vernon, par Franicis Cotes, 1757
Frick Collection, New York sur Wikimedia Commons

Dans la société d'Ancien Régime, la tradition veut que le garçonnet noble qui quitte sa robe vers quatre à six ans, débute son éducation intellectuelle ; il apprend aussi à monter à cheval et à manier l'épée avec un maître d'armes. Plus tard, vers douze ans, il peut devenir le page d'un prince ou entrer comme cadet d'un régiment. À ce titre, il est au service du prince et porte un costume de fantaisie. Ce type de costume de fantaisie est très apprécié des garçonnets de la noblesse, pressés de grandir ; son port est réservé au cercle familial ou à celui de la cour. En 1763, la renommée du corps d'élite impérial des hussards de Marie-Thérèse d'Autriche diffuse dans toutes les cours d'Europe le costume dit « à la hongroise », constitué d'un dolman à brandebourgs et d'un bonnet retombant sur le côté. Les représentations de garçons portant ce costume sont très nombreuses, la plus célèbre étant celle du fils de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe, futur Charles X avec sa sœur Clothilde, par Drouais.

▲à g. : Le petit savoyard, François Boucher, d'après Jean-Antoine Watteau, XVIIIe siècle
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Le comte et le chevalier de Choiseul en petits savoyards, vers 1756
Frick Collection, New York sur Wikimedia Commons

▲Les enfants du duc de Bouillon déguisés en petits savoyards, par François Hubert Drouais, 1756
collection particulière sur Wikimedia Commons

C'est aussi à cette époque que les premières images d’ « enfants ramoneurs » ou « petits savoyards » font leur apparition, jouant avec les attributs typiques du genre, la vielle et la marmotte. La mode durera plus d'un siècle. On est bien sûr loin des conditions de travail épouvantables et de la misère que subissent les jeunes ramoneurs savoyards dans la vie réelle.

▲à g. : Les enfants déguisés, par William Artaud, vers 1790
Musée Cognacq-Jay, Paris
à dr. : Jeune noble déguisé en Cupidon, par Nikolaï Argunov, vers 1790
State Russian Museum, Saint-Petersbourg, - sur Wikimedia Commons

Dans un extravagant éclectisme où tout semble prétexte à fêtes, le XVIIIe fait feu de tout bois en matière d'inspiration.

(à suivre : Déguisements et costumes de fantaisie, d'où viennent-ils ? (3) – le XIXe siècle)