28 avril 2013

La vêture des Enfants trouvés (2) - Jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin



Le premier article sur la vêture des Enfants trouvés [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau] raconte comment le trousseau donné à un enfant trouvé symbolise son accueil dans la société et lui donne une une place dans le groupe social dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

Le vêtement rend visible l'ordre social

Sous l'Ancien Régime, le vêtement rend visible l'ordre social, qui se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Ainsi les lois somptuaires – malgré l'impossibilité à les faire appliquer dans la réalité – édictent les interdictions qui s'appliquent aux sujets « communs » que restent malgré leur fortune les personnes de la haute bourgeoisie, pour les empêcher d'imiter les modes initiées par les membres de la noblesse.

La Visite à la grand-mère, Louis Le Nain, vers 1640
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, sur wikipédia

▲Portrait de famille dans un intérieur, Antoine et Louis Le Nain, vers 1647
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲La vêture des enfants trouvés du Foundling Hospital, William Hogarth, 1747
Le Founding Hospital de Londres est l'équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris.
The Foundling Museum, Londres
Le peintre William Hogarth en est pendant vingt-cinq ans l'un des bienfaiteurs.

À l'autre extrémité du corps social, les chroniqueurs, comme au XVIIIe siècle Louis-Sébastien Mercier ou Nicolas Restif de la Bretonne, s'attachent à distinguer le peuple « sain » que forment les domestiques, les ouvriers et journaliers, les petits artisans et les paysans, de la populace misérable, dangereuse et incontrôlable. Le but des organisations charitables comme les Dames et Filles de la Charité est de permettre aux enfants trouvés de se faire une place dans le premier groupe.

Chacun porte le costume qui signifie son appartenance à un groupe, et l'ordre social est maintenu. On sort d'autant moins de sa condition sociale que l'on en porte le vêtement, qui fonctionne comme un ensemble de signes – que le XIXe siècle va pérenniser, par exemple via la distinction entre les « cols blancs » des bourgeois et les « cols bleus » des ouvriers et des travailleurs.

La fonction du costume des individus en bas de l'échelle est de les protéger du froid, du soleil et des intempéries ; il doit résister aux travaux les plus rudes et durer le plus longtemps possible. Peu d'entre eux peuvent se permettre de posséder plusieurs habits. En conséquence, le vêtement des enfants trouvés est principalement à usage utilitaire. Il se doit avant tout d'être résistant, simple et sans ornement.

Le Chariot du boulanger, Jean Michelin, 1656,
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Femme cousant avec deux enfants, Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle
[Lire sur Les Petites Mains, dans La grande saga du blue jean, l'histoire de la futaine de Gênes
représentée par le Maitre de la Toile de jean,
à propos de l'exposition 2010 à la galerie Canesso
On peut feuilleter le catalogue de l'exposition.]

▲Portrait de femme se réchauffant les mains à un brasier (et détail)
Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle sur le blog Sifting the past
Sifting the past se veut une « machine à remonter le temps », pour regarder
les périodes historiques à travers les yeux des artistes du temps.

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, 1642
Institute Of Art, Detroit sur Wikimedia Commons

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Intérieur paysan (détail), Frères Le Nain, 1642, sur le blog Sifting the past


Le vêtement populaire, entre friperie et confection domestique

Sous la société d'Ancien Régime, étoffes et vêtements ont de la valeur, quelle que soit la classe sociale – cela durera jusqu'au début du XXe siècle. L'historien Daniel Roche s'est penché sur les inventaires après décès des différentes catégories sociales des XVIIe et XVIIIe siècles, en nombre, en variétés de pièces, en valeur, etc. ; ses travaux, ainsi que ceux de Philippe Perrot sur le XIXe siècle, mettent en évidence que les vêtements sont au cœur des débats sur la richesse et la pauvreté. Ils représentent un capital et font l'objet de multiples transactions : ils sont donnés, échangés, légués d'une personne ou d'une génération à l'autre, gagés, vendus à des fripiers, récupérés par des chiffonniers – et même volés. Les musées conservent très peu de ces pièces modestes, portées jusqu'à l'extrême usure.

À la fin du XVIIIe siècle, on dit que la revente d'une chemise permet de régler plusieurs jours de loyer, celle d'une redingote quelques mois. On retrouve la trace des vêtements dans les contrats de mariage et les inventaires après décès. Ils connaissent plusieurs propriétaires et plusieurs vies, de plus en plus démodés et défraîchis, dégradés, portés jusqu'à l'usure complète. Ils sont reprisés, raccommodés, ravaudés. Ils finissent en chiffons de cuisine, en charpie dont on fait les pansements, ou dans les fabriques de papier.

Les documents concernant les Enfants-trouvés en témoignent, qui mentionnent la récupération des « autres hardes et linges » des enfants lorsqu'ils changent de résidence, quittent la nourrice ; l'administration les récupère même lorsque l'enfant est décédé. De même, dans les règlements de 1733 à 1752 édités après délibérations par le bureau des Enfants-trouvés, il est précisé que les enfants, filles et garçons, reçoivent « deux paires de souliers, dont une neuve et une remontée ». La moindre matière première est réemployée.

▲Jupe jupon piquée en peço sus peço, XVIIIe siècle
Voir d'autres images sur la Bourse aux textiles
À partir de 1793, le blocus anglais provoque une période de stagnation économique à Marseille ;
plus que jamais, les Provençales récupèrent et conservent précieusement les chutes de tissus
qu'elles assemblent selon les motifs et les couleurs ;
la taille de la chute de tissu influence parfois la forme du vêtement.
Caraco composé de plusieurs morceaux de tissus (et détail en médaillon), après 1790
Musée du Vieux Marseille dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books

Les vêtements circulent du haut en bas de l'échelle sociale selon un cycle très long. Les maîtres en font cadeau à leurs serviteurs qui les transforment et les portent, puis les vendent aux fripiers. Ces costumes de seconde main sont au centre de toute une économie, parfois retaillés, reteints... Dans son fameux Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier raconte comment « au grand jour, vous croyez avoir acheté un habit noir, il est vert ou violet et votre habillement est marqueté comme une peau de léopard ». On accuse les fripiers de tromper le client, de vendre des marchandises volées, des fripes de suppliciés monnayées au bourreau... On reproche aux fripes d'être infestées de vermine et de véhiculer des maladies, ce qui n'est pas faux.

▲à g. : Habit de fripier, Nicolas de Larmessin, graveur, fin XVIIe siècle , BnF, Paris
à dr. : Un tailleur, Martin Engelbrecht, vers 1730
Kunstbibliothek Berlin sur Agence photographique de la RMN

Jusqu'au début du XIXe siècle, les fripiers habillent la majorité des citadins, car les tarifs des tailleurs, des lingères et des couturières restent trop élevés pour bien des budgets. Pour les enfants trouvés, il est précisé dans certaines sources que les trousseaux sont réparés par les « demoiselles de l'assistance », c'est à dire les jeunes pensionnaires qui résident dans les hospices pour y effectuer divers travaux. Sans doute les plus habiles d'entre elles confectionnent aussi les trousseaux. En 1756, les statuts et règlements des hôpitaux de Lyon précisent que les sœurs sont employées « à faire les habits des personnes de la maison, aux lessives et à la couture ». En 1834, il est clairement dit que « layettes et vêtures sont faites à l'Hospice général [de Rouen] par les jeunes filles de l'établissement ».

Les fripiers se déplacent dans les campagnes, où parallèlement se développent une production d'étoffes et une confection domestiques. Je m'attacherai ici plus particulièrement aux tissus et reviendrai sur le vêtement des enfants populaires et des enfants trouvés dans de prochains articles. Je tiens à préciser que les listes proposées par MuB s'étalent de 1733 à 1843 et que je m'en tiens à certaines généralités. Car il n'est pas évident d'aborder globalement une si longue période. De plus, l'appellation des étoffes varie, des glissements sémantiques se produisent au fil du temps et des époques.

▲à g. : Série des mois de l'année ; juin : la tonte, Joachim von Sandrart, XVIIe siècle
Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Schleissheim sur Agence photographique de la RMN
à dr. : La Fileuse, Giacomo Francesco Cipper dit Il Todeschini, XVIIe siècle sur Anticoantico

▲à g. et à dr. : Devant et dos d'un gilet tricoté en laine pour enfant, XVIe siècle
Museum of London, Londres
au centre : Jeux d'enfants, par Pieter Bruegel l'Ancien, vers 1560
Kunsthistorisches Museum, Vienne
Tricoter à la main des vêtements utilitaires est une pratique courante à la campagne,
où on a facilement accès à la laine. Dès le XVIe siècle, dans certaines régions,
le tricot est une activité non négligeable de revenu complémentaire pour les familles pauvres.

▲Le travail du chanvre, Wolf Helmhardt von Hohberg, 1695
Deutsche Fotothek sur Wikimedia Commons


Jusqu'au XVIIIe siècle, un monde de laine, de chanvre et de lin

On peine à imaginer aujourd'hui toute une population habillée de laine, de chanvre et de lin. Pourtant la soie est réservée à l'élite. Le coton ne se diffuse qu'à partir du XVIIe siècle ; il n'atteindra les classes populaires qu'après 1760 – c'est le sujet du prochain article de cette série.

À la campagne, tous les paysans élèvent des moutons et cultivent quelques hectares de chanvre pour leur propre consommation. Les familles utilisent le produit de la tonte pour tricoter des bas de laine, des pulls ou des tuniques [Lire sur Les Petites Mains, Histoire du tricot (2), paragraphe 2 : Le tricot, une technique à la fois artisanale et domestique]. Elles filent et tissent elles-mêmes laine, chanvre et lin pour des vêtements et des couvertures.

Dans tous les villages s'activent des fileuses et des tisserands. En Bretagne, par exemple, la fabrication de la toile est domestique et rurale. Fermiers et petits propriétaires y emploient leurs domestiques. Les journaliers fabriquent de la toile pour parer au chômage de la saison morte. Les salaires sont très bas. Les profits vont aux fabricants et aux drapiers. Le drapier n’est pas un artisan mais un marchand ; il avance la matière première ; il emploie et paye à la pièce paysans des campagnes et ouvriers citadins, maîtrise la production dans son entier et réalise chaque fois au passage une plus-value.

Le chanvre, pas cher, qui sert aux vêtements de tous les jours et au linge de maison, est très difficile à travailler. Contrairement au lin, il reste rugueux et garde une couleur brune. Saint-Simon décrit le linge que porte Madame de Montespan après sa disgrâce pour se mortifier : « ses chemises et ses draps étaient de toile jaune la plus dure et la plus grossière [...] cachés sous des draps et une chemise ordinaire. » Avec le fil le plus fin, dit fil plain, on tisse les toiles des chemises épaisses et raides. On y taille les chemises de nuit, les draps et certaines parties des chemises de jour, dont les extrémités sont en lin plus fin. Comme pour les vêtements, toutes les fibres sont récupérées et utilisées. Le rebut de la filasse ou étoupe, aux fils trop courts pour être tissés, sert à confectionner de gros tabliers et des paillasses.

J'ai déjà eu l'occasion de raconter sur Les Petites Mains l'histoire, la culture et l'artisanat du lin en France, qui atteignent leur apogée au XVIIe siècle, et évoluent peu jusqu'au XVIIIe siècle [Lire sur Les Petites Mains, Le lin, une fibre d'avenir].

▲Les techniques textiles présentées par l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751
Planches I sur la draperie, IV et V sur le coton sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

▲Les armures de base expliquées dans un manuel d'initiation à la vie domestique,
pour les jeunes filles en fin d'études dans les écoles rurales (1955)


Drap, droguet, tiretaine, ratine, revêche et cordillat : des tissus rustiques pour le peuple

De la qualité de la fibre et du fil dépend celle de l'étoffe, qu'elle soit de laine, de lin, de chanvre – et même de coton et de soie. La toison est de qualité inégale selon la partie du corps du mouton, la meilleure, dite traditionnellement mère-laine est celle du dessus du dos, du cou et de l’épaule. La longueur et la qualité des filaments décident de la nature du traitement : cardage ou peignage. Les fibres courtes, grossières et irrégulières, sont cardées, c'est à dire rendues parallèles avant le filage. Elles donnent la laine cardée, rustique mais plus douce, qu’on peut gratter ou feutrer. Les belles étoffes sont tissées à partir des fibres les plus longues, peignées pour éliminer les fibres courtes : leur finesse, leur tombé et leur résistance sont meilleurs, leur toucher souple et sec.

Les fibres textiles sont généralement trop fines pour pouvoir être utilisées telles quelles. On les réunit en fils de grosseur et de longueur convenable, cela est encore plus nécessaire pour les fibres courtes comme la laine, le lin, le chanvre et le coton. Le procédé de filature varie selon les fibres, qui sont souvent tordues ensemble ; la torsion augmente la solidité du fil. Le fil est ensuite tissé, c'est-à-dire entrecroisé pour former le tissu. Certains fils sont tendus, qui forment la chaîne. Entre les fils ou les groupes de fils de chaîne passe le fil de trame, en faisant des allers et retours, les groupes de fils de chaîne étant chaque fois intervertis. À chaque retour sur lui-même, le fil de trame forme la lisière au bord du tissu. Sur le métier à tisser, les lices, actionnées par les pédales, écartent les fils de chaîne tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour permettre le passage de la navette qui déroule le fil de trame. La façon dont les fils de chaîne sont groupés produit des armures différentes, elles-mêmes à la base de tissus différents selon le motif et/ou la couleur utilisés.

La toile est le tissu du vêtement populaire, en raison de l'ancienneté et la simplicité de son armure ; elle est le plus souvent en lin ou en chanvre. Le fil de laine, travaillé en armure toile donne un drap de laine grossier, rêche et irrégulier, utilisé par les pauvres et en couverture pour les chevaux. Il sera ensuite plusieurs fois lavé, feutré, gratté – dans un tambour rotatif garni de chardons métalliques, à l'origine naturels, pour l'adoucir – assoupli, nettoyé de ses nœuds, rasé, foulé – brassé mouillé et savonné à la chaleur pour le faire légèrement rétrécir – teint, pour enfin arriver au beau drap qui est depuis le Moyen Âge la matière de base de l'habillement [Lire sur Les Petites Mains, le manteau de ma grand-mère].

▲The Foundling Museum, qui conserve les archives du Foundling Hospital de Londres,
équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris,
a présenté d'octobre 2010 à mars 2011, en collaboration avec The Thomas Coram Foundation for Children,
l'exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity – qu'on pourrait ainsi traduire :
« Quand le sentiment ne tient qu'à un fil ; destin, espoir et charité ».

Il s'agit de 200 volumes reliés, inventaire de tous les enfants admis au Foundling Hospital entre 1741 et 1760.
Ils répertorient tous les renseignements disponibles, signes de reconnaissance, lettres, objets, échantillons textiles
qui pourraient permettre d'identifier l'enfant si ses parents se manifestaient.
Au-delà du témoignage extrêmement émouvant qu'ils nous livrent à travers les siècles,
ces petits morceaux de tissus et de rubans sont une mine d'informations
pour les historiens qui travaillent sur les textiles du XVIIIe siècle.

L'exposition est annoncée pour mai 2013 au DeWitt Wallace Decorative Arts Museum,
Colonial Williamsburg Foundation
Voir le site et la page Facebook de l'exposition

▲Fragment de serge bleue en laine et laine peignée [worsted]
trouvé sur une fillette, Sarah Maybank, admise le 19 novembre 1759, décédée le 20 février 1760

▲Fragment de couverture rouge trame laine chaîne lin [linsey woolsey] brodée de laine pourpre,
trouvé sur une fillette admise le 7 août 1759

▲à g. : La Couturière, Philippe Mercier, vers 1750
à dr. : Fragment de tissu rayé bleu et blanc, trame laine chaîne lin,
trouvé sur une fillette, Hannah Strickland, admise le 18 mai 1759, décédée le 2 juin 1759

▲Écossais écru et blanc, en lin ou coton,
trouvé sur un garçon, William Oungle, admis le 18 juin 1759, décédé le 10 juillet 1759

▲à g. : Fragment d'une sorte de drap de laine peignée bleue
[le terme camblett atteste qu'à l'origine il s'agissait de laine à base de poils de chèvre ou de chameau],
trouvé sur un garçon, William Linnet, admis le 26 janvier 1760, décédé en 1764
à dr. : Deux porteurs jouant aux cartes, Giacomo Ceruti dit Il Pitochetto, première moitié du XVIIe siècle,
collection particulière, Brescia sur galerie Canesso

▲Bas de manche volanté d'une robe en toile lin (enfant trouvé n° 10392)

▲à g. : Fragment de lin brun,
trouvé sur un garçon de deux mois, Hector Audley, admis le 2 juillet 1759, décédé le 4 février 1760
à dr. : Le marché au bétail (détail), Jan Josef Horemans I'Ancien, fin XVIIe – début XVIIIe siècle,
sur le blog Sifting the past

▲à g. : Fragment de tissu de laine peignée, rayé et broché
trouvé sur une fillette, Millicent Butler, admise le 30 mai 1759, décédée le 8 juin 1759
à dr. : Fragment de tissus écossais en laine peignée,
trouvé sur un garçon, Mentor Lesage, admis le 28 décembre 1759,
placé comme apprenti chez Hercules Durham, fermier à Fulmer (Buckinghamshire) le 7 novembre 1770

▲à g. : Fragment de tissu rayé pourpre et vert, en laine peignée,
trouvé sur un garçon, John Burgoyne, admis le 29 novembre 1759, décédé le 10 décembre 1759
à dr. : La Blanchisseuse (détail), Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons

L'offre de tissus se décline donc sous plusieurs qualités. Il y a un monde entre les superbes draps flamands réputés dans toute l'Europe, ou même ceux produits en Normandie et en Picardie, et les productions domestiques ou le médiocre et grossier droguet, étoffe de laine ou mêlée de laine et autres fibres, mince et étroite – au XVIe siècle, le mot « drogue » désigne au figuré, une chose de peu de valeur. Le droguet peut être en armure serge. La tiretaine est elle-même une sorte de droguet, destinée le plus souvent aux pauvres, aux hôpitaux ou à l'ameublement. Le cordillat est une grosse étoffe de laine à côtes.

La ratine est une étoffe de laine pour l'hiver, épaisse et chaude, à l'armure toile ; foulée et grattée, elle est ainsi nommée car elle subit le ratinage. Cette opération consiste à retirer de façon plus ou moins régulière à la surface les poils de l'étoffe et à les vriller pour leur donner l'aspect d'une toute petite boule ou bouton. La revêche est une sorte de ratine de laine grossière à poil long ; elle sert aux doublures des habits des soldats du Roi. Même si la ratine peut être de bonne qualité, elle est associée à la la pauvreté, car elle se râpe facilement au col, aux coudes et aux bas de manches.

De même que pour les tissus de laine, du gros lin rêche ou toile de coutil aux lourds sergés et fins cainsils et batistes, les qualités des étoffes de lin sont extrêmement diverses. Le coutil est une grosse toile croisée ou sergée de chanvre ou de lin, plus tard mélangée de coton, lissée et serrée, résistante à l'usure et à la traction, qui sert aux matelas et sommiers, et plus tard aux vêtements de travail en raison de sa solidité.

▲Les Brodeuses, Giacomo Ceruti, vers 1720
collection privée, Brescia via The Metropolitan Museum of Art, New York

▲La Blanchisseuse, Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons


Avant le XVIIIe siècle, des couleurs ternes, fades, bruns et gris délavés

Depuis le Moyen Âge, le vêtement populaire est donc fait principalement de lainages et de draps de chanvre et de lin, parfois assez grossiers, choisis pour leur résistance à l'usure. Seuls les artisans aisés peuvent s'offrir le drap de fine laine et le beau lin. Et si le vêtement sert à classer socialement, il le fait aussi par sa couleur.

Pendant des siècles, la couleur, issue de colorants végétaux, ne pénètre pas en profondeur dans les fibres des tissus. Les teintes ne résistent pas à l'exposition à l'air et au soleil, aux intempéries, aux lessives. Elles virent vers le gris ou le brun neutres, prennent un aspect délavé, fade, terne – « pisseux », n'hésite pas à dire Michel Pastoureau : « le fin du fin était la couleur dense, saturée, stable, solide, résistant aussi bien à l'eau et à l'air qu'à la lumière. »

Les paysans teignent les tissus rustiques qu'ils fabriquent eux-mêmes avec toutes sortes de colorants locaux disponibles : le pastel (bleus) remplacé dans les manufactures par l'indigo, le gaude, le genêt, la sarrette, le safran et le fustet en Provence (jaunes), la bogue de châtaigne (beige), les noix de galle, la feuille de noyer et l'extrait de noix (noirs), l'ortie et le bouleau (verts), l'aulne (gris), etc. Seule la racine de la garance (rouge) donne de bons résultats. Avec les mêmes techniques, les mêmes mordants, y compris les plus basiques (tartre, urine, vinaigre), la garance imprègne les tissus et résiste mieux au temps. C'est la raison pour laquelle la plus belle robe des femmes d'origine modeste, en particulier celle qu'elles portent à leur mariage, est souvent une robe rouge.

Le Petit Chaperon rouge, par François Richard Fleury, vers 1820
Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN
Au-delà de toutes les symboliques évoquées,
Chaperon Rouge n'aurait-elle pas juste mis sa plus belle tenue pour rendre visite à sa grand-mère ?
[Lire sur Les Petites Mains, La salopette rouge de Bambita, paragraphe : Le Petit Chaperon rouge]


L'arrivée progressive du coton au milieu du XVIIe siècle va changer les choses. Le coton est connu en Europe occidentale depuis la fin du XVe siècle. Avec l'arrivée des indiennes apparaissent des couleurs plus vives et des imprimés joyeux. C'est le sujet du prochain article.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes)

8 commentaires:

  1. je decouvre votre blog grace à geneanet,et je viens de passer un excellent moment.
    Quelles connaissances vous avez!Merci de les partager.

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    1. Merci de votre commentaire.
      Soyez la bienvenue sur Les Petites Mains et bonnes lectures !

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  2. Raoul de Besac 25: Grande et belle découverte que votre site, qui fait suite à mes propres investigations sur un "enfant trouvé" élevé en nourrice, recensé puis incorporé au début de la Guerre 1914-1918 et hélas Mort pour la France quelques semaines plus tard. Courte vie! triste vie pour ce garçon; La description de sa tenue vestimentaire lors de sa découverte est un régal de détails que je retrouve en partie sur ce blog. Compliments à vous car il n'intéresse pas seulement les Dames. Cordialement

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    1. J'apprécie votre aimable commentaire que je prends donc pour un compliment.

      Cependant, permettez-moi de rebondir sur le cliché que la mode n'intéresserait que « ces dames » ; c'est à la fois fort réducteur – je dirais même un brin machiste – de penser que ce phénomène complexe né en Occident au XIVe siècle, qui est devenu une industrie mondiale, ne serait qu'une manifestation d'une certaine frivolité féminine.

      La mode, vue sous le point de vue des savoir-faire artistiques et techniques, de l'histoire patrimoniale, économique et sociale, etc., ne se réduit certainement pas aux paillettes des podiums. C'est l'un des objectifs des articles des Petites Mains que de le dire, le redire et le démontrer.

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  3. Bonjour, je suis une lectrice silencieuse et régulière des Petites Mains et je profite d'une petite pause café (!) pour enfin vous dire le bien que je pense de votre travail. J'aime décidément beaucoup ce blog, c'est très très intéressant. Merci pour tout ce travail.
    :-)
    Daphné

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    1. Bonjour Daphné,

      Grand merci de ce message très sympathique.

      Un auteur apprécie bien sûr toujours le retour des lecteurs sur son travail. Mais pour être moi-même, comme vous, lectrice silencieuse et régulière de bien des blogs, je sais combien il peut paraître vain d'intervenir si on n'a pas, au fond, quelque chose d'intéressant à dire, qui nourrisse le propos.

      Heureusement Google Analytics me dit à peu près qui me lit, et je suis contente de voir que la part de mes lecteurs fidèles grandit peu à peu.

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  4. Bonjour

    Votre blog est magnifique et extrêmement intéressant. Je me permets toutefois une petite correction en ce qui concerne notre Petit chaperon rouge national. L'artiste de style troubadour qui a peint cette œuvre se nomme Fleury-François Richard et non pas François-Richard Fleury. Tout y est mais dans le désordre. En tout cas, félicitations pour la qualité de votre mise en page, de vos recherches et de votre travail dans son ensemble.

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    1. Bonjour,

      Dans la base Joconde du musée du Louvre, les oeuvres de cet artiste sont répertoriées soit sous le nom de François RICHARD FLEURY, soit sous le nom de Fleury François RICHARD, sans le trait d'union qu'on voit aussi parfois entre François-Fleury ou entre Fleury-Richard... Il y a de quoi s'y perdre en effet !

      Merci de votre lecture vigilante et de votre commentaire encourageant.

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