6 juin 2013

La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes



Cet article est le troisième d'une série initiée par une rencontre avec MuB, auxiliaire puéricultrice dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – auteure du blog Pouponniere's Blog [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1)]. Il fait suite au second article qui traite des tissus de laine, de chanvre et de lin, avant que l'incroyable succès des indiennes et autres tissus de coton ne vienne bouleverser l'industrie textile, à l'aube de la révolution industrielle. C'est le thème de ce troisième article.

▲à g. : Entrée du port de Marseille, par Joseph Vernet, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, Paris
au centre et à dr. : Intérieur du port de Marseille, par Joseph Vernet, 1754, Musée de la Marine, Paris
Sur les détails à droite, on voit le contrôle et le marquage des ballots de tissu.
En 1720, la cargaison de cotonnades « du Levant » infestées de puces du navire Grand Saint-Antoine
est à l'origine de la grande peste qui ravage la région Provence pendant trois ans.
sur Agence photographique de la RMN, Paris

▲à g. : Arçonnage et filage du coton à Constantinople
à dr. : Préparation de la fibre de coton et de la teinture à la garance :
moulin à nettoyer le coton (1), cardeuse (2), arçonnage (3 et 4),
moulin pour la garance (5), atelier pour la teinture (6 à 13), dévidage (14 à 16)
dans Observation sur le commerce et sur les arts d'une partie de l'Europe, de l'Asie,
de l'Afrique et même des Indes orientales
, Jean-Claude Flachat, Lyon, 1766
sur Google Books

▲à g. : Planche II, Économie rustique, Culture et arçonnage du coton (détail)
Encyclopédie de d'Alembert, 1751, sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
Après séparation des graines de la « laine » de coton, l'arçonnage, pratiqué en Inde, permet de battre le coton.
Aux Antilles, on mouline le coton dans des rouleaux actionnés par une pédale.
Puis on le carde et on l'épure des corps étrangers.▼

▲à g. : Indigotier, planche botanique, Georg Dionysus Ehret, XVIIIe siècle,
Bibliothèque du Museum d'Histoire naturelle, Paris, sur Agence photographique de la RMN, Paris
à dr. : L'Indigoterie, Sébastien Leclerc, 1667-1671
dans Histoire générale des Antilles habitées par les Français, sur Gallica BnF, Paris

▲à g : Échantillons de cotons teints en rouge, 1748
Archives départementales de la Seine-Maritime, Rouen
à dr. : Portraits de Ulrich et Salomé Bräker, Joseph Reinhart, 1793
Musée d'Histoire, Berne sur Zeno.org
Salomé Bräker tient sous le bras gauche des écheveaux de fils de coton.

Le coton, une fibre exotique qui arrive « des Indes »

Le coton est connu en Europe occidentale depuis le XVIe siècle, acheminé par les routes de l'Orient. Les relations entre l'Occident et l'Orient s'intensifient pendant le XVIIe siècle, avec la création des Compagnies des Indes orientale et occidentale, basées à Marseille et à Lorient, qui débarquent le coton des Indes. Les compagnies n'ont aucun mal à écouler les étoffes d'abord embarquées comme lest, puis en fret de plus en plus important, sous forme de cotonnades blanches, mousselines, cotonnades teintes en bleu, et cotonnades « peintes » ou indiennes.

On importe aussi le coton par balles, sous forme brute dite « en laine », parfois en filés blancs, bleus et rouges – du moins aussi longtemps que la technique européenne ne permet pas de réaliser un fil suffisamment solide. Au XVIIIe siècle, le coton « des isles d'Amérique », surtout des Antilles et du Brésil portugais, peu à peu supplante le coton d'Orient ; une grande partie de l'économie des Amériques repose sur sa culture, liée au trafic des esclaves.

Dans la région de Marseille, dès le XVIIe siècle, tout le monde porte des cotonnades. Ainsi, le Livre des hardes qu'on donne aux nourrisses des enfants naturels de l'Hôtel-Dieu St Esprit et St Jacques de Galice de cette ville de Marseille […], commencé en août 1673, témoigne que les chemises des enfants sont confectionnées en escamitte – une sorte de toile de coton fabriquée dans la région de Constantinople.

Dès le XVIIe, on met au point les techniques de base de la filature et du tissage du coton – notamment d'étoffes mixtes dites métis à chaîne de laine (futaines) ou de lin (basins et siamoises) et trames coton.

▲Peintres au calame sur toile à Madras, brahmane Svami, 1780
dans Moeurs et usages des Indiens, album 69, BnF, Paris

La fabuleuse histoire des indiennes

Indiennes est le terme générique qui désigne à la fois les cotonnades indiennes imprimées et leurs imitations européennes, en référence aux lointaines « Indes » dont elles proviennent, dès le XVIe siècle. Ces toiles de coton sont peintes ou imprimées à la planche de bois puis pinçeautées. On les appelle parfois perses quand elles viennent d'Iran. Grâce aux Compagnies des Indes, les échanges s'intensifient entre l'Europe et l'Asie durant le XVIIe siècle. Alors que l'Europe ne connaît que les tissages de chanvre, de lin et de laine pour les classes populaires [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin], les façonnés, lourds brocards et autres soieries tissées pour les classes supérieures, l'enthousiasme est immédiat.

▲Un atelier de couturières en Arles (et détails▼), Antoine Raspal, vers 1785
Musée Réattu, Arles
Caraco à l'anglaise en indienne, milieu du XVIIIe siècle, Musée du Vieux Marseille
dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books

▲Caraco en indienne, vers 1785, Musée Galliéra, Paris sur Mairie de Paris
Intérieur de cuisine, Antoine Raspal, vers 1776-1780, Musée Réattu, Arles

Les femmes de condition modeste de la région de Marseille sont les premières à porter ces étoffes importées. Les classes fortunées les utilisent d'abord dans le décor intérieur – en panneaux fleuris ou palempores – puis en linge de maison imprimé à leurs armoiries et en tenues d'intérieur pour hommes et femmes. Rappelez-vous la robe d'intérieur de Monsieur Jourdain, le Bourgeois gentilhomme de Molière : «Je me suis fait faire cette indienne-ci [...]. Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin.» [Si vous voulez en savoir plus sur cette pièce maîtresse de la mode masculine des XVIIe et XVIIIe siècles, je vous renvoie à cet excellent article de Anne de Thoisy-Dallem, La robe de chambre d'Oberkampf, paru dans La Revue des Musées de France, mis en ligne par l'association des Amis du musée de la Toile de Jouy]. La mode s'empare des indiennes à partir de 1660. Madame de Sévigné en aurait rapportées d'un voyage en Provence en 1672.

On adore ces étoffes légères, douces, aux décors variés, aux couleurs fraîches et éclatantes qui résistent à la lumière et aux lavages. Les indiennes répondent au besoin de consommer des produits nouveaux et à l'envie d'exotisme et de « turqueries » de la société française du XVIIe siècle, notamment après la visite des ambassadeurs de Siam [actuelle Thaïlande] à Versailles en 1684 et 1686. Jamais une importation n'a connu un tel succès, d'autant que les artisans indiens savent adapter leurs décors aux goûts européens.

En 1648, en période de pénurie due à divers troubles de l'Empire ottoman et en Méditerranée, les Arméniens de Marseille, qui connaissent les techniques complexes d’apprêtage de la toile, des bains successifs et de l’application des mordants, initient des artisans fabricants de cartes à jouer à la technique et ouvrent le premier atelier de fabrication d’indiennes. La région de Marseille – déclaré port franc par Colbert en 1669 – est le grand centre d'importation et de consommation de cotonnades et d'indiennes. Les Européens essaient de comprendre et d'adapter les savoir-faire indiens.

À peine née, cette industrie fait l'objet d'interdictions, sous la pression des puissantes corporations de soyeux et de drapiers. Louvois, successeur de Colbert, décide de la prohibition qui frappe l'importation, le commerce, la fabrication et le port d'indiennes. Les peines encourues s'échelonnent entre amendes pour les femmes qui portent ces étoffes, à trois ans de galères ou à la peine de mort pour ceux qui les fabriquent ou en font commerce. Les archives attestent de nombreuses anecdotes de répression et condamnations à payer des amendes pour port de vêtement en toiles peintes ou indiennes sur la voie publique, les femmes de condition modeste plus exposées et sanctionnées que celles de la haute société. Mais malgré deux édits royaux et quatre-vingts arrêts du Conseil d'État décrétés entre 1686 et 1759, la loi est systématiquement enfreinte, les mesures n'ont aucun effet sur la mode des cotonnades.

▲Vue imaginée des magasins de la Compagnie des Indes à Pondichéry, XVIIIe siècle
(telle qu'on se la représente idéalement en France)
Musée de la Compagnie des Indes, Lorient
La Compagnie des Indes détient sur la côte indienne cinq circonscriptions et huit loges ou comptoirs,
dont Pondichéry, Karikal (côte du Coromandel), Chandernagor (delta du Gange), Yanaon (côte d'Orissa)
et Mahé (côte de Malabar), et parmi les loges, Dacca, Masulipatam, Calicut et Surat.
Cette possession des factoreries est due aux guerres entre les puissances européennes.

▲Marques de toile, plombs et parchemin de la Compagnie des Indes, 1748
Chaque pièce d'étoffe importée est contrôlée jusqu'à la vente,
elle fait l'objet d'une déclaration devant le lieutenant général de Police ou les intendants des villes.
Elle est marquée aux deux bouts d'un parchemin contresigné et cacheté par le représentant de la compagnie.
Le parchemin est attaché avec un plomb portant le sceau de la compagnie.

Pour en savoir plus sur la Compagnie des Indes et le port de Lorient au XVIIIe siècle,
visitez le site du Musée de la Compagnie des Indes de Lorient / Port-Louis
Le musée offre la possibilité de télécharger facilement via un fichier zippé
la base des œuvres du musée, soit plus de 1600 œuvres et leur notice explicative.
Quel formidable sens du partage ! Vive les Bretons !

De même, à Lorient – siège de la Compagnie des Indes orientales, créée par Colbert en 1664 pour concurrencer les compagnies anglaise et hollandaise – une partie de la population vit du trafic illicite des cotonnades. Les autorités tentent de contrôler les entrées des étoffes de coton que la Compagnie des Indes est autorisée à importer, sous réserve de revente à l'étranger. Malgré des mesures extrêmement contraignantes, entre contrebande et droit de « pacotille » des matelots et officiers, la fraude est considérable. Les navires sont abordés en pleine mer par les barques locales, avant l'arrivée au port. «On fait commerce public de marchandises prohibées» écrit le directeur des Fermes en 1757. «Elles sont toutes vendues à Lorient. On y tient boutiques ouvertes de toutes espèces et des mieux choisies».

▲à g. : Échantillons de la fabrique Cottin, BnF, Paris
(Établi à Paris dans l'enclos de l'Arsenal, c'est lui qui engagera
comme graveur, puis coloriste, Christophe-Philippe Oberkampf)
à dr. : Portrait de jeune fille en caraco indigo dit imprimé à la réserve
Pour contourner l'interdiction d'imprimer des indiennes, on teint « à la réserve ».
C'est la technique du batik : on protège des zones de tissu par l'appllication de cire
puis on trempe le tissu dans la teinture.

Il est vrai que l'attitude du pouvoir politique balance entre aide et interdiction. D'une part, la Compagnie des Indes, réunion de diverses compagnies maritimes, est une affaire d'État dont le roi et la famille royale détiennent un grand nombre d'actions – on peut à cet égard la considérer comme une étape vers le modèle capitaliste. D'autre part, l'engouement pour ces importations est tel qu'elles sont accusées de déstabiliser les économies occidentales. Les plaintes des fabricants de soieries, draps, lainages, les toiliers, les tapissiers, les merciers, les passementiers affluent ; ils dénoncent cette concurrence qui détourne la clientèle des productions locales ; à Rouen, une seule arrivée d'un vaisseau chargé d'indiennes prive des centaines d'ouvriers de travail. Enfin, les travaux de Edgar Depitre dans les années 1900 avancent l'idée que la prohibition des indiennes – industrie nouvelle non règlementée, qui peut être librement pratiquée par les « huguenots » – a l'habileté de masquer politiquement les conséquences néfastes de la révocation de l'Édit de Nantes (1685).

À tous points de vue, cet épisode de l'histoire des indiennes est un chapitre étonnant de l'histoire de la mode et de l'histoire sociale française, qu'on ne finira jamais de raconter, tant elle est riche et complexe. Les indiennes ont marqué les esprits, alors même que les importations de cotonnades étaient en majorité de la « marchandise blanche ».

▲La fabrique Wetter, Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
Théâtre Antique & Musée d'Orange sur culturespaces
Jean-Rodolphe Wetter, industriel et courtier en toile suisse, obtient en 1744, en pleine prohibition,
le privilège d'établir à Marseille, port franc, une manufacture d'indiennes destinées à l'exportation.
En 1755, il fait faillite, sans doute à la suite d'une sècheresse,
l'indiennage est en effet grand consommateur en eau. Wetter se réimplante en 1757 à Orange.
Sa manufacture compte 500 ouvriers, dont 85 imprimeurs, 85 tireurs, 94 hommes de prés,
196 pinceauteuses, 4 dessinateurs formés à l'Académie de Peinture de Marseille,
14 graveurs, 9 employés aux calandres, 12 lisseurs, 6 foulons.
On peut voir aujourd'hui les cinq peintures sur la vie de la fabrique Wetter,
commandées en 1764 par Monsieur Pinet, directeur de l'établissement,
au Musée municipal d'Art et d'Histoire d'Orange.
C'est un magnifique témoignage sur la technique et les métiers des toiles peintes au XVIIIe siècle.

La fabrique Wetter (détail) : l'atelier d'impression▼

Après 1759, les centres d'indiennage se développent en France

À la fin de la prohibition, en 1759, d'importants centres d'indiennage se développent en France autour de cinq pôles de production : Nantes, Paris – avec la célèbre manufacture royale de Jouy-en-Josas fondée en 1760 – Marseille et la Provence, Lyon, Bolbec et les environs de Rouen, et Mulhouse, enclave républicaine protestante pas encore rattachée au royaume de France (1798), qui a échappé aux lois de la prohibition et pris une avance considérable ; son industrie florissante de l'imprimé haut de gamme durera tout le XIXe siècle.

À partir des années 1770 en Angleterre, 1780 en France, 1800 en Suisse et en Allemagne, l'industrie cotonnière européenne connaît une révolution à la fois technique et économique. Des ateliers artisanaux côtoient des manufactures qui peuvent regrouper plus de mille employés. En même temps que l'émergence de la classe moyenne, l'indiennage entre dans l'aventure industrielle.

L'éventail de plus en plus large des cotonnades proposées sur le marché étend le coton à une utilisation quotidienne. Les gilets de coton à fond clair rebrodés sont très appréciés par les hommes en été, ainsi que le velours de coton pour les culottes et les habits. À la fin du siècle, des mouvements de mode vont mettre en avant le goût des percales et des mousselines blanches de coton ou de lin pour les femmes et les enfants. J'ai déjà raconté sur Les Petites Mains, l'histoire de cette robe blanche très à la mode à la fin du XVIIIe siècle, et bien au-delà.

▲à g : La manufacture de Jouy, Jean-Baptiste Huet, 1806
à dr. : Christophe-Philippe Oberkampf, d'après Félix Philippoteaux, après 1833
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

Né d'une famille d'une teinturiers, formé en Suisse par des indienneurs,
Christophe-Philippe Oberkampf fonde en 1760 la Manufacture royale de toiles imprimées de Jouy-en-Josas.
Il emploie les meilleurs ouvriers, les meilleurs produits (toile, garance et autres matières premières),
pour arriver à produire des toiles d'une qualité exceptionnelle à l'immense renommée.
Très attentif au progrès technique, il perfectionne constamment les procédés.
Il passe de l'impression à la planche de bois gravée à la machine à imprimer à la planche de cuivre.
Il est le premier à monter une machine à imprimer au rouleau de cuivre gravé en 1797
qui permet d'imprimer 5 000 mètres par jour. C'est le début de la mécanisation.
De 3 600 pièces d'étoffes en 1761, la production passe à 85 350 en 1805, apogée de la manufacture.
En 1806, la manufacture est la deuxième entreprise française, avec 1 327 ouvriers.
Elle sera reprise par son fils Émile, puis par Juste Barbet de Jouy en 1822, mais fait faillite en 1843.

▲Les travaux de la manufacture et détails, dessin de Jean-Baptiste Huet, 1783-1784
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas
de ht en bas et de g. à dr., les différentes étapes de fabrication des indiennes :
le dessinateur (J.B. Huet s'est lui-même représenté avec C.P. Oberkampf) ; le lavage et le battage des toiles ;
le passage à la calandre pour lisser la toile ; l'impression par application des mordants ;
le bain de bouse et le lavage ; le bain de teinture ; l'étendage pour blanchiment du fond ;
le pinçeautage ; apprêt à la calandre et lissage à la bille d'agathe ou de cristal ;
on peut appliquer le « chef de pièce » pour attester la provenance et la qualité de la toile.▼

▲à g. : Planche à imprimer en bois ; au centre g. : planche à imprimer en métal
On applique une planche par couleur.
au centre dr. : outils de graveur ; à dr. : cylindre à imprimer
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas sur le blog tweedlandthegentlemansclub

La mécanisation va permettre de baisser les coûts et de proposer une plus grande variété de tissus et de coloris, à la portée des bourses des classes populaires. On est à l'aube de la révolution industrielle qui va bouleverser le XIXe siècle.

La fabrication des indiennes et cotonnades profite des progrès techniques et cela touche aussi les procédés de teinture. En même temps que ce changement des matières apparaissent des teintes plus vives. Via les images de nos livres d'histoire qui montrent le Tiers État de l'assemblée des États généraux de 1789 dans un costume sombre, on se fait une idée fausse du vêtement populaire. Les députés du Tiers État sont plutôt issus de la bourgeoisie, leur habit préfigure la tenue masculine du bourgeois du XIXe siècle. Les costumes populaires, via les costumes régionaux, sont colorés.

▲Catalogue d'échantillons d'indiennes Charles Benner, Darnétal, Alsace, 1838-1842 sur Base Joconde

En 1846, dans Le Peuple, l'écrivain et historien Jules Michelet écrit : « la grande et capitale révolution » qu'a été l'indienne dans le développement économique de la France : « Il a fallu l'effort combiné de la science et de l'art pour forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton, à subir chaque jour tant de transformations brillantes, puis transformé ainsi, le répandre partout, le mettre à la portée des pauvres. Toute femme portait jadis une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans sans la laver, de peur qu'elle ne s'en allât en lambeaux. Aujourd'hui, son mari, pauvre ouvrier, la couvre d'un vêtement de fleurs. »

▲Affiche de l'exposition Indiennes sublimes, Jouy-en-Josas
Lire le dossier de presse

→Je vous renvoie à l'exposition Indiennes sublimes actuellement présentée au Musée de la Toile de Jouy, à Jouy-en-Josas, jusqu'au 23 juin 2013.

▲à g. : Le cotonnier, « arbre porte-laine », Jean de Mandeville, Le Livre des merveilles […], vers 1523
Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris
à dr. : Fragment de futaine imprimée, serge en chaîne de lin et trame de coton, XVIIe siècle
Museu Tèxtil i d'Indumentària, Barcelone

Futaine, basin, piqué, siamoise, cretonne : les tissus en coton du vêtement populaire

La futaine désigne un très vieux tissu de coton, qui vient du latin médiéval fustaneum [tissu fait à partir d'un arbre – fustis veut dire fût]. On s'est en effet étonné de voir pousser de « la laine dans les arbres » – ce dont témoigne aujourd'hui encore la langue allemande : Baumwolle [coton] se traduit littéralement par « laine d'arbre ». La futaine est une étoffe croisée, chaîne en fil trame de coton, pelucheuse, qui sert à faire des jupons, des doublures, des camisoles. Blanche ou noire, elle est utilisée pour le vêtement des domestiques.

De même, le basin est au départ un tissu croisé, chaîne fil de lin ou de chanvre, trame coton. Le mot vient de bombasin, issu de l'italien bambagie, qui désigne la ouate de coton ; à l'usage, il se francise en « bon basin », puis basin tout court. D'étoffe très ordinaire, jaunâtre et très côtelée, utilisée en literie, en doublure et en pièces de lingeries solides, le basin évolue tout au long du XVIIIe siècle en un coton fin blanc. Il devient à la mode à la fin du siècle, très prisé pour les gilets masculins d'été rebrodés de soie et de paillettes. Ce beau basin est d'abord importé d'Angleterre, en particulier de la région très innovante de Manchester, qui tente d'en protéger farouchement le secret de fabrication. En 1799, en France, Joseph Lenoir-Dufresne importe la fameuse machine à filer mule-jenny ou jeannette, considérée comme le point de départ de la révolution industrielle du XIXe siècle ; il fonde une « manufacture de basins et piqués » qui en fait une production massive, à la portée des budgets populaires. Ainsi selon, l'époque, sous la même appellation, trouve-t-on des qualités de tissu bien différentes. Le basin des enfants trouvés est sans doute une étoffe robuste ordinaire, métissée de lin ou chanvre et de coton.

Le piqué est un textile le plus souvent blanc, avec des motifs en relief (losanges, carrés, points alignés), composé d'un fil de trame et deux fils de chaîne, un pour le fond, le deuxième pour la matelassure ; on joue sur la tension pour former le relief.

▲Échantillons d'indiennes de Marseille, 1736
Échantillons d'étoffes et toiles des manufactures de France recueillis par le maréchal de Richelieu, tome 1
sur Gallica, BnF Paris

▲à g. : Fragment de coton imprimé fleuri
trouvé sur une fillette, Sarah Pagill, admise au Foundling Hospital le 4 octobre 1759, décédée le 16 octobre
à dr. : Fragment de toile de coton imprimée [en anglais : calico, de la ville indienne de Calicut]
trouvé sur un garçon admis le 20 juin 1759
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres
[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2)]

▲à g. : Fragment de coton imprimé fleuri
à dr. : Fragment d'indienne imprimée [en anglais : flowered 'chince' – chintz]
trouvé sur une fillette admise le 27 août 1759, Sarah Eld, décédée de la rougeole en juillet 1765
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Toile de coton ou de lin imprimée de fleurs et de pois,
trouvé sur une fillette admise le 18 octobre 1758
à dr. : Toile de coton ou de lin imprimée d'un motif feuille,
trouvé sur une fillette admise le 2 janvier 1760
Le petit mot joint dit : « Cette enfant est née et a été baptisée le 20 janvier, son nom est Sarah Harbeson.
Elle a été nourrie au sein, et on ose humblement espérer que cela va continuer
car elle ne pourrait sans doute pas vivre sans. »
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Fragment de tissu de soie et coton rayé (peut-être une siamoise),
trouvé sur une fillette, Dorothy Stone, admise le 27 décembre 1759,
placée comme apprentie employée de maison chez William Hayes,
coupeur de futaine à Manchester (Lancashire), le 15 novembre 1769
à dr. : Fragment de coton imprimé fleuri
trouvé sur un garçon admis le 25 janvier 1759,
placé comme apprenti le 26 juillet 1769 chez Monsieur Maycock, fermier à Thornton, Cheshire
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Étoffes et fil de coton, Manufactures de Rouen, 1737
Échantillons d'étoffes et toiles des manufactures de France recueillis par le maréchal de Richelieu
sur Gallica, BnF Paris
à dr. : Fragments de mousseline blanche et d'indienne, XVIIIe siècle
Archives départementales de la Somme

Apparaît aussi dans le texte de 1752 sur le trousseau des filles de 8 à 15 ans, un jupon de siamoise. Un sieur Delarue est à l'origine de cette production cotonnière de la région de Rouen au début du XVIIIe siècle. Il achète une grande quantité de balles de coton qu'il ne sait pas trop comment écouler ; il le fait tisser et teindre, et s'étonne de la qualité des couleurs. Il a l'idée d'imiter les fameuses siamoises (en soie et coton) offertes en 1686 par l'ambassadeur du Siam lors de sa visite à la Cour de Louis XIV. Mais la soie est rare et chère, le fil de coton trop fragile pour les mains des ouvriers inexpérimentés, il opte pour un fil de chaîne en lin. Ces siamoises bon marché, rayées, quadrillées et/ou brochées de laine, font la réputation des tisseurs de Bolbec et du pays de Caux, appelés les siamoisiers. Les siamoises robustes servent pour les tentures, les décors de lit, les siamoises fines pour les jupes, jupons, gilets, culottes et chemises. Une trame aux fils de lin irrégulièrement teints donnent à l'étoffe un aspect jaspé, la siamoise flambée. Ces siamoises bon marché sont idéales pour l'humble trousseau des enfants trouvés. La ville de Nantes, située au cœur du « commerce triangulaire » – euphémisme de bienséance pour ne pas parler de traite négrière, terrible conséquence du développement de l'industrie cotonnière en Europe – produit aussi des siamoises à fleurs exotiques, dont certaines peuvent être lavées et savonnées.

À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la mousseline de coton à la mode pour les robes blanches néoclassiques reste un article de grand prix, voire de luxe lorsqu'elle est très blanche et fine. Elle est citée en bordure du vêtement de l'enfant trouvé de Rouen, Marc Nollis, là où les plus riches cousent plutôt des dentelles : « une cornette de toile de coton garnie de mousseline, […] une pointe de fichu de mousseline rayé rouge autour. » [Martine Blankaert a publié en octobre-décembre 2002 dans la Revue généalogique normande, l'histoire de son lointain ancêtre Marc Nollis, né en 1826 à Rouen, de père et de mère inconnus. Elle décrit son trousseau et la vêture délivrée à chaque enfant en 1823 par l'hospice général de Rouen dans cet article accompagné d'une abondante bibliographie, sur le site de Daniel Lemoine]. Il semble donc que l'ornement ne soit pas toujours absent de la vêture des enfants trouvés.

Enfin, la cretonne est un tissu robuste de fils de chanvre ou de lin, puis de coton, à la contexture carrée – il a le même nombre de fils au centimètre en chaîne et en trame. La ville de Vimoutiers dans l'Eure revendique son invention par Paul Creton, en 1640.

▲Brassière de bébé en toile de coton blanche travaillée au boutis, vers 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde
La tradition des boutis vient du Moyen-Orient. On pique ensemble deux tissus en lignes régulières,
ou on passe un cordonnet entre deux épaisseurs de tissu pour former en relief un délicat décor.

▲Brassières de bébé en coton blanc boutissé, 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲Brassière et bonnets en indienne de la Côte de Coromandel, XVIIIe siècle
Musée de la Compagnie des Indes, Lorient / Port-Louis

▲à g. : Empiècement en indienne de la Côte de Coromandel, vers 1710-1720
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Manches amovibles pour enfants en indienne, XVIIIe siècle
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Brassière de bébé en indienne (devant et dos), 1750-1800
Nederlands Openluchtmuseum, Arnhem

▲Bonnet de garçon en toile rayée, chaîne lin trame coton, et toile de coton
peinte et teinte en Inde pour le marché européen, fin XVIIIe siècle
à dr. : Bonnet de bébé matelassé en indienne, XVIIIe siècle,
Nederlands Nederlands Openluchtmuseum, Arnhem

L'apparition et la diffusion du coton vont transformer le vestiaire enfantin. Confortable, absorbant, hygiénique car plus facile à laver, le coton est particulièrement adapté à l'habillement des enfants. Mais il ne remplacera au quotidien le lin des sous-vêtements et de la garde-robe enfantine que peu à peu, tout au long du XIXe siècle. Cela apparaît très nettement dans la description du trousseau des enfants trouvés dès le début du XIXe siècle – dont les vêtements n'ont bien entendu pas la qualité de ceux montrés ci-dessus.

(à suivre : La vêture des Enfants trouvés (4) – la layette)



3 commentaires:

  1. Passionnant comme toujours ! Merci pour cet article !J'avais cherché à en savoir plus sur toutes ces étoffes lorsque j'ai répertorié les enfants trouvés d'Angliers. En effet, dans les registres puis dans l'état civil révolutionnaire apparaissait la description des vêtements des nourrissons. L'indienne était mentionnée, étamine, mousseline, serge, soie. L'oreiller était de plume d'oie ou de poule etc...

    Amitiés.

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    1. Ce n'est effectivement pas facile de s'y retrouver dans ce vocabulaire dédié, lorsqu'on n'a pas un minimum de connaissances. C'est la raison pour laquelle j'ai voulu procéder par étapes : le contexte concernant la vêture des enfants trouvés, les tissus – de laine, lin, chanvre d'abord, puis de coton, enfin prochainement les vêtements de bébé et jeune enfant.

      Je me suis un peu attardée sur l'histoire des indiennes, je ne me lasse pas de ce fabuleux épisode de l'histoire textile ! À chaque fois que je l'aborde, j'essaie d'en raconter un peu plus, car toutes les ramifications qu'il entraîne (sociales, techniques, économiques, politiques, artistiques...) ne sont pas toujours simples à comprendre pour un non-initié.

      Une info en clin d'oeil à votre blog Lulu Sorcière : ma marque de mode enfantine du temps où j'étais styliste s'appelait "Le Bisou de la Sorcière"...

      Merci pour votre commentaire encourageant.

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  2. Chère bloggeuse,

    Merci de ce bel article sur les Indiennes : Très bien documenté et particulièrement fouillé !

    À ce propos, d'où proviennent ces belles " Marques de toile, plombs et parchemin de la Compagnie des Indes, 1748 " ?

    Bien cordialement,

    Emmanuel
    Montréal

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