31 août 2012

Mode enfantine et luxe (5) – Le petit enfant en robe


Dans la société de l'Ancien Régime, le modèle du vêtement est celui des adultes. On ne considère pas avant le XVIIIe siècle que l'enfant ait besoin d'une garde-robe spécifique. Le vêtement des enfants est perçu comme une miniaturisation de celui de l'adulte, surtout lorsque l'enfant a un rôle de représentation – c'est le cas dans toutes les cours européennes, où le jeu des alliances implique des mariages précoces. Entre cinq et sept ans, le petit garçon reçoit l'habit et la culotte. Pour les petites filles, qui conservent plus longtemps leurs habits d'enfant, la transition est moins visible.

▲à g. : Portrait de Guillaume II d'Orange-Nassau et de sa fiancée Marie Henriette Stuart
fille de Charles Ier d'Angleterre), par Anton Van Dyck, 1641
Guillaume, né en 1626 a quinze ans, Marie Henriette, née en 1631, dix ; le mariage sera célébré en 1650.
à dr. : Portrait de Louis XV et de sa promise l'infante Marie Anne Victoire (fille de Philippe V d'Espagne)
par François de Troy, 1723
Louis, né en 1710, a treize ans, Marie Anne Victoire, née en 1718, cinq ;
le mariage, convenu en 1722, ne se fera pas
en raison du jeune âge de la princesse et de l'urgence de marier le jeune roi pour assurer sa descendance.
Rijksmuseum, Amsterdam et Palais Pitti sur wikipedia

▲à g. : Portrait de Marie-Thérèse de Savoie (future épouse du futur roi de France Charles X)
par Giuseppe Dupra, 1760, sur wikipedia
au centre : Robe pour fillette en soie bleue, vers 1760-1770, Manchester Galleries
à dr. : Corset d'enfant en lin baleiné, Angleterre, vers 1740-1760
Colonial Williamsburg e-museum
Les fillettes portent aussi le corset et le panier.
La coutume des mariages précoces les mène à entrer très tôt dans le monde,
elles possèdent parfois plusieurs toilettes de bal.

La spécificité du vêtement d'enfant s'applique de fait à deux classes d'âge : la layette du bébé [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe (4), la layette] et la robe du petit enfant, fille ou garçon.

Le sevrage intervient généralement vers deux ans, il marque la fin de ce qu'on appellera au XIXe siècle la « première enfance ». Avec la marche finit l'emmaillotement et commence le port de la robe, pour tous les enfants, les garçons comme les filles. Ce moment est souvent l'occasion d'une petite fête familiale. Jusque vers 1830, la robe des enfants est une sorte de robe-chemise, on dit qu'ils sont « à la bavette ». Son style va évoluer au cours du XIXe siècle en une robe à plis plus ou moins longue, puis, vers 1880, revenir à une sorte de robe-chemise large et froncée au niveau du cou, appelée robe baby. Le petit garçon en robe étonne aujourd'hui, il est courant de trouver – même dans des notices de musées ! – des erreurs dans les légendes de certains portraits de garçons.

Pourquoi la robe est-elle la tenue des petits enfants ?

Comme le rappelle Philippe Ariès, qui fut l'un des premiers historiens à s'intéresser, dans les années 1960, au statut de l'enfant sous l'Ancien Régime, « la robe des enfants n'est autre chose que l'habit long du Moyen Âge ». Jusqu'en 1340-1350 – début de la mode en tant que phénomène occidental – hommes et femmes portent indistinctement la robe ou cotte. Celle des hommes est plus courte que celle des femmes, sauf pour les personnages « vénérables » par l'âge ou la condition, qui la portent jusqu'aux pieds, comme les hommes d'Église, les magistrats, les universitaires, les hommes d'État – cette convention persiste aujourd'hui dans la tenue des magistrats et certains vêtements ecclésiastiques ou honorifiques.

Les sept âges de la vie dans Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais,
traduction française par Jean Corbechon, illustré par le Maître de Boucicaut, Paris vers 1410, BNF, Paris.
Tous ces garçons et hommes portent la robe, sauf le bébé emmaillotté et le jeune homme fashion victim !

▲La lingère, par Hubert Robert, 1761
Sterling et Francine Clark Institute, Williamstown sur le blog Grillon du foyer
Pratique, la robe, à une époque où on n'a inventé ni l'autoagrippant ni le bouton pression !

▲Les enfants Habert de Montmor, par Philippe de Champaigne, 1649
Musée des Beaux-Arts, Reims, Galerie magika42000 sur Flickr
La date et l'âge exact des enfants sont connus, gravés sur la colonne en haut à gauche du tableau :
À gauche, l'aîné Henri-Louis, dix ans, est vêtu comme un adulte,
son frère Jean-Balthazar, sept ans et six mois porte le même vêtement ;
à droite, les jumeaux Louis et Jean-Paul, quatre ans et neuf mois, portent la jaquette ;
les deux autres garçons, François, vingt-trois mois, à gauche et Jean-Louis, huit mois à droite,
portent la robe et le tablier, comme leur soeur Anne-Louise, trois ans six mois, au centre.

▲à g. : Les enfants Habert de Montmor (détail), par Philippe de Champaigne, 1649
à dr. : Le premier Dauphin Louis-Joseph-Xavier, né en 1781, habillé en matelot
détail du portrait de Marie-Antoinette, reine de France et ses enfants,
par Élisabeth Louise Vigée Lebrun, 1789
Château de Versailles et de Trianon, sur Agence photographique de la RMN
À la fin du XVIIIe siècle, la jaquette des petits garçons est remplacée par le costume en matelot.

Au-delà de la survivance de l'habit médiéval, la robe est incontestablement la solution la plus pratique pour habiller l'enfant tant qu'il ne maîtrise pas la propreté. Avant l'âge de quatre ans, âge d'acquisition à la propreté, plus tardive qu'aujourd'hui, on ne différencie guère les garçons et les filles qui portent tous la robe. Il est difficile pour le conservateur d'un musée de marquer la différence garçon/fille s'il ne dispose d'aucun témoignage sur la provenance du vêtement.

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les garçons sont successivement vêtus de leur maillot de bébé, puis d'une robe semblable à celle de leur mère et de leurs soeurs, puis d'une jaquette, lorsqu'ils entrent à l'école ou au collège. La jaquette est une sorte de blouse ou soutane, moins longue et moins ajustée que la robe des filles. Elle est remplacée vers 1780 par le costume en matelot. On peut affirmer que, du XVIIe siècle à 1914, à un moment de leur petite enfance, tous les garçons passent par l'intermédiaire de la robe à un moment de leur petite enfance.

▲à g. : Le dauphin Louis, futur Louis XIV, né en septembre 1638,
dans les bras de sa nourrice, Marie de Longuet de la Giraudière,
par les frères Charles et Henri Beaubrun, vers 1638-1639
Louis est âgé de quelques mois, il porte le maillot des nourrissons.
au centre : Portrait de Louis dauphin, par Claude Deruet, vers 1641-1642, Louis a trois ou quatre ans,
il porte la robe et le tablier richement ornés de broderies et de dentelles, une plume au bonnet.
Châteaux de Versailles et de Trianon et Musée des Beaux-Arts, Orléans sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Portrait de Louis dauphin et son frère Philippe, par les frères Charles et Henri Beaubrun, vers 1642,
Louis a quatre ans, il porte la robe et le tablier, comme son frère Philippe, deux ans, né en septembre 1640.
Fondation Yannick et Ben Jakober, Majorque

▲à g. : Portrait d'Anne d'Autriche, régente, et de ses deux fils,
Louis XIV et Philippe de France, duc d'Anjou (détail), École française, vers 1643
et au centre : Louis XIV, roi de France et de Navarre, par Michel Lasne, 1643
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
Louis a cinq ans, il porte la jaquette ouverte devant, ornée d'un col à rabat de dentelle à glands.
à dr. : Louis XIV et son frère Philippe, École française, vers 1646, sur wikipedia
Louis a environ huit ans ; il porte le haut de chausses et un bas de chausses à canons.
Son manteau cape, son col à rabat de dentelle à glands
et ses élégantes bottes à revers sont encore à la mode Louis XIII.
Mais le bas de chausses à canons, qui ressemble déjà à la rhingrave,
et les touffes de rubans ou galants à la taille préfigurent la mode des années 1660. Philippe porte encore la robe.
Portée à partir de 1640 en Hollande,
la rhingrave ne sera adoptée en France que dans les années 1655.

▲à g. : L'impératrice Eugénie portant le prince impérial Louis-Napoléon, par Joseph Félon, 1856
Le prince (fils de Napoléon III), né en mars 1856, porte la très longue robe cache-maillot des nourrissons.
au centre : Le prince impérial enfant, photographie Gustave Le Gray, 1857
à dr. : L'impératrice Eugénie et le prince impérial, photographie André Adolphe Eugène Disdéri, 1858-1859
Le prince impérial a entre un et deux ans, il porte une robe courte, sans culotte.
Château de Compiègne et Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN et le site Le prince impérial

▲à g. : Le prince impérial Louis-Napoléon à Fontainebleau, photographie Pierre-Louis Pierson, août 1860
Le prince a quatre ans, il porte un ensemble jupe et boléro.
au centre : L'impératrice Eugénie et le prince impérial, photographie anonyme, 1862
Le prince a six ans, il porte une jupe à carreaux qui rappelle le kilt, la veste est plus masculine.
à dr. : Portrait du prince impérial, photographie anonyme, 1863
Le prince a sept ans, il porte un costume veste et knickerbockers,
qu'il alterne avec le pantalon long à partir de l'âge de dix ans.
Château de Compiègne et Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN et le site Le prince impérial

Combien de temps l'enfance dure-t-elle ?

La durée de l'enfance et l'étape au cours de laquelle l'enfant accède à l'état adulte varient selon les époques. Elle atteint sa limite maximum dans les années 1950, dix-huit ans pour les garçons, seize pour les filles. La perception que la société a de l'enfance influe sur le vêtement d'enfant. Ainsi les idées philosophiques des Lumières ont-elles contribué à modifier le vêtement des enfants du XVIIIe siècle, qui voit l'apparition du costume à la matelot [Lire sur Les Petites Mains, L'influence de l'Émile de Jean-Jacques Rousseau sur l'habillement des enfants]. Vers 1860, la notion de «seconde enfance» – selon le terme inventé par l'historien Jean-Luc Noël – qui qualifie le moment entre la période de sevrage et l'âge de raison, coïncide avec la vogue du costume marin. [Lire sur Les Petites Mains, Le costume marin].

Encore est-il opportun de préciser que ces changements vestimentaires ne marquent que l'habillement des garçons. Cela reflète la position sociale dominante du descendant mâle, appelé au final à « sortir des jupes de sa mère » pour « porter la culotte » et passer au monde des hommes, aux dépens de la fillette, qui reste dans sa robe, maintenue symboliquement dans son état premier.

Sous l'Ancien Régime, la ségrégation qui régit la société des adultes s'applique à l'enfant, généralement au moment des sept ans, l'âge de raison. Dans les familles princières, aristocratiques et de la haute bourgeoisie, la gouvernante cède alors la place au gouverneur ou au précepteur. Certaines mères ne cachent pas leur émotion lors de ce rite de passage, approuvé et souvent hâté par les pères. J'ai déjà écrit ici sur ce passage particulièrement complexe de l'histoire du costume des garçonnets [Lire sur Les Petites Mains, la culotte des garçons].

▲à g. : Portrait de Magdalena, fille de l'artiste, par Cornelis de Vos, 1623-1624
The Duke of Devonshire and the Chatsworth House Trust, Bakewell sur wikimedia commons
à dr. : Portrait d'un garçonnet de trois ans, École flamande, vers 1620-1630
The Weiss Gallery, Londres

▲à g. : Portrait d'un garçonnet et de son chien
par Hendrick Berckman, wikimedia commons
à dr. : Portrait de fillette avec un perroquet, École flamande, vers 1640, National Gallery, Londres

▲à g. : Portrait de Elisabeth Van Oosten enfant,
à dr. : Portrait de Johannes van Rees, demi-frère de Elisabeth,
par Willem Jansz Ploy, 1663, Rijksmuseum, Amsterdam
Elisabeth, née en 1660, aurait trois ans, Johannes, né en 1662, un an.
Les deux enfants semblent bien plus âgés, est-ce une erreur ?

▲Portrait de deux garçonnets en habits de chevalier, par Jeanne Vergouwen, 1688, sur wikimedia commons
Cuirassés et coiffés d'un large bonnet à panache de plumes,
ces petits chevaliers ne portent cependant pas encore la culotte !

▲Détails du portrait présumé de Louise de La Vallière et de ses enfants,
copie de Jean-Gilbert Murat d'après Pierre Mignard, en 1670
en ht. : Louis, né en 1667, a trois ans ;
en bas : Marie-Anne, dite Mademoiselle de Blois, née en 1666, a quatre ans ;
les deux portent la robe des petits enfants.
en ht à dr. : Robe de velours orné de fils métalliques, France, vers 1650-1699
en bas à g. : Robe d'enfant en soie, Europe, vers 1700-1725
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Portrait de Catherine Coustard, marquise de Castelnau, et de son fils Léonor (détail)
par Nicolas de Largillière, vers 1699, Minneapolis Institute of Arts
Né en 1695, Léonor (prénommé comme son père, Charles-Léonor Aubry)
est bien un petit garçon de trois-quatre ans,
même si en raison de sa coiffure à la Fontanges (pourtant panachée de plumes)
il est souvent incorrectement présenté comme une fille sur certaines sources iconographiques
à dr. : Corsage baleiné pour un garçon de cinq à sept ans, en laine,
Angleterre, vers 1730-1732, porté par Francis Harmer, né en 1725, Manchester City Galleries

▲à g. : Portrait de Louis XV enfant, à l'âge de quatre ans et quatre mois
par Pierre Gobert, 1714, Musée du Prado sur wikimedia commons
à dr. : Robe en soie brodée de fils de soie, d'or et d'argent pour enfant, Allemagne ou Italie
fin XVIIe-début XVIIIe siècle, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

▲en ht et en bas, à g. et à dr. : Robe de garçon en velours brodé de fils métal, France, vers 1725-1750
The Metropolitan Museum of Art, New York
en ht au centre : Portrait de Catherine Éléonore Eugénie de Béthisy et de son frère Eugène Éléonore,
par Alexis Simon Belle, vers 1713-1715
Catherine, née en 1707, a entre six et huit ans ; elle porte une robe féminine ;
Eugène, né en 1709 a entre quatre et six ans ;
sa robe de velours est ornée de revers aux manches et de parements galonnés
qui rappellent l'ornementation de l'habit des hommes.
en bas au centre : Portrait du prince Frédéric de Prusse, par Antoine Pesne, 1716
Le prince, né en janvier 1712, a quatre ans :
les revers des manches, les parements galonnés de sa robe, ainsi que la présence du tambour,
attestent qu'il s'agit d'un garçonnet.

▲à g. : Portrait de Bernard Restout, fils de l'artiste, à l'âge de quatre ans,
par Jean Restout, Musée National, Stockholm
au centre : Corsage d'enfant en soie, Manchester City Galleries
à dr. : Portrait de Louise Marie de France, dite Madame Louise ou Madame Troisième
(fille de Louis XV), née en 1728, elle a quatre ans
attribué à Pierre Gobert, 1732, Châteaux de Versailles et de Trianon sur wikimedia commons

▲Corsages de bébés en taffetas : celui de droite, rose, avec manches à volants, est pour une fillette ;
celui de gauche, bleu, à parements galonnés est celui d'un petit garçon.
Münchner Stadtmuseum, Münich sur Catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000, 2001
Musée Galliéra, Musée de la Mode de la Ville de Paris, [Lire sur Les Petites Mains, Mes sources]

Robes de fille ou robes de garçon sont-elles vraiment semblables ?

S'il est clair que l'enfant en robe, fille ou garçon, est rattaché au monde des femmes, l'«efféminement» du petit garçon tel que nous le percevons aujourd'hui est à relativiser. Le garçon appartient plutôt à une catégorie au sexe plus ou moins différencié, une sorte d'état premier, non encore « domestiqué » avant le milieu du XVIIIe siècle, puis marqué par l' « innocence » aux XVIIIe et XIXe siècles. Il est rattaché par la naissance au monde féminin, dans lequel la fillette est maintenue.

Par les chapeaux et les couleurs (plus vives que celles du vêtement de l'adulte), par certains détails du costume, de cols et de manches – et par certains objets, attributs et symboles sexués, faucon, canne ou cheval de bois contre mouchoir, perles et guirlandes de fleurs, qui ponctuent les portraits – un œil exercé devine à peu près l'âge et le sexe de l'enfant représenté. Au début du XVIIIe siècle, les petits princes portent des robes à corps baleinés, à la française, comme les corsages féminins, puis, à partir de 1740, la robe fourreau [d'une pièce] ajustée, sans corps [corset], qu'on continue d'appeler jaquette pour les garçons ; mais les détails des cols, les rabats des manches et les parements galonnés rappellent l' habit des hommes. Les fillettes portent aussi la robe fourreau dite fausse robe. Le corsage des filles a des manches à volants, il est agrémenté de cols et de tabliers plus précieux, comme celui des femmes. Le garçonnet porte des plumes à son chapeau, les filles sont coiffées d'un béguin.

▲à g. : Portrait de Gaston d'Orléans, comte d'Eu (petit-fils de Louis-Philippe), par Franz Xaver Winterhalter, 1845
Né en 1842, il a trois ans et porte une robe rouge ornée de dentelles, d'un grand raffinement.
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de garçon en laine rouge, 1850
The Henry Ford Costume Collection sur Pinterest

▲à g. : Robe de garçon en broderie anglaise, Angleterre, 1855, Los Angeles County Museum of Art
à dr. : Portrait du prince impérial Louis-Napoléon sur un cheval de bois
photographe anonyme, 1858, le prince a environ deux ans
Château de Compiègne sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Le prince impérial à Fontainebleau, 1860, il a quatre ans
photographe anonyme, Château de Compiègne sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Costume de garçon en lainage à carreaux, 1860
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Victor Hugo et ses petits-enfants, photographie Arsène Garnier, 1872
Georges, né en août 1868, et Jeanne, née en septembre 1869, ont respectivement quatre et trois ans.
Ils portent une robe très semblable. Celle de Georges rappelle le kilt.
Depuis le second Empire, le goût pour l'Écosse de Walter Scott et le costume écossais
porté par les princes de la famille royale anglaise à Balmoral
ont influencé la mode enfantine européenne via le goût pour les panoplies.
Musée Victor Hugo, Villequier sur wikimedia commons
à dr. : Robe de garçon en laine, fin XIXe, début XXe siècle, Powerhouse Museum, Sydney

▲à g. et à dr. : Ensemble en lainage orné de galons et de franges en soie, Amérique, 1856
porté par William Henry Eaves à trois ans, The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Portrait d'enfant, photographie William Notman, 1861, Musée Mac Cord, Montréal
Je vous conseille la visite du studio photographique de William Notman présenté sur le site du Musée Mac Cord.
Via des animations et des jeux, on y découvre l'univers et l'oeuvre
de cet incroyable photographe canadien du XIXe siècle.

▲à g. et à dr. : Ensemble en lainage pour petit garçon, Amérique, 1869
Orné de galons et de franges en soie, il est proche de la mode féminine du temps.
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Portrait de garçon, archives William Notman, 1862
Musée Mac Cord, Montréal

▲à g. et à dr. : Ensemble de garçon en lin et coton, Amérique, vers 1865
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Portrait de garçon, archives William Notman, 1863
Musée Mac Cord, Montréal

▲à g. : Robe d'enfant en coton, orné de broderies, Angleterre, vers 1885
The Bowes Museum, Barnard Castle
à dr. : Portrait de Robert Salles (petit-fils de Gustave Eiffel)
photographie Hermann & Cie, vers 1875
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait de Franklin Rossevelt, vers 1885-1886
Né en 1882, le petit Franklin a trois ou quatre ans ;
il porte la robe et les cheveux blonds bouclés des petits enfants.
source : le web pédagogique
au centre : Ensemble de garçon en soie et coton, Amérique, vers 1893
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Portrait de André Germain enfant, par Carolus-Duran, 1888
Fils de banquier, futur écrivain, André est né en 1881 ;
il a sept ans et porte toujours les longues boucles des petits garçons et un costume marin.
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN

Au XIXe siècle, goût de l'historicisme et du travestissement, fantaisies artistiques, survivance de particularismes nationaux ou régionaux, commodité de la robe baby, vouent jusqu'à la Première Guerre mondiale le petit garçon au port de robes à plis plus ou moins longues, parfois portées sur des knickerbockers. La robe des garçons est plutôt cousue d'une pièce, ras du cou, généralement plus sobrement ornée que celle des filles. La fillette porte un corsage simple sans pinces, son âge est révélé par la longueur de sa jupe et le jeu des ourlets, c'est le triomphe du pli religieuse. Elle ne porte des robes semblables à celles des femmes que lors de circonstances particulières : bals, cérémonies, fiançailles de très jeunes princesses ou héritières.

Le décor très ornementé du style Second Empire puis du style « tapissier » de la mode féminine qui influence la mode enfantine, les cheveux que les garçons comme les filles portent longs et bouclés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ne correspondent guère à l'image que nous nous faisons aujourd'hui du garçonnet. De fait, son habillement tranche avec l'austérité sombre qui caractérise les lignes du vêtement masculin à partir des années 1830.

Des vêtements d'exception pour des enfants d'exception

Le portrait d'enfant est un genre florissant dans les Provinces-Unies de Hollande où il est né à la fin du XVe siècle. La classe marchande l'apprécie, il témoigne de sa réussite sociale. Devenu une véritable tradition néerlandaise, l'art du portrait s'étend à toute l'Europe aux XVIe et XVIIe siècles.

▲Les jumelles, filles de l'artiste, à l'âge de trente-trois semaines, par Jacob Gerritsz Cuyp, vers 1630-1640 Bayerische Staatsgemälde Sammlung, Alte Pinakothek, Münich

Son usage est officiel lorsqu'il représente la continuité dynastique d'une filiation royale, il représente le futur souverain. L'enfant portraituré n'est jamais n'importe qui : le portrait de l'héritier, royal ou non, rejoint les représentations du pouvoir, l'affirmation d'une l'autorité de la naissance ou de l'argent, de la puissance et de la richesse de la famille, noble ou bourgeoise. Si les enfants y sont toujours « en représentation », même sur le portrait privé, ces oeuvres traduisent incontestablement l'amour et la tendresse que les parents leur portent, d'autant que l'espérance de vie de leurs premières années est très faible.

Les animaux et les objets représentés ont des significations diverses et complexes. Pour schématiser, chiens, oiseaux, chevaux, fruits symbolisent la nature domestiquée. Les fleurs, éléments hautement périssables, figurent la fraîcheur et la fragilité de l'enfance ; comme allégorie de la finitude de l'existence humaine, elles appartiennent à la panoplie des « vanités ».

Il convient d'utiliser et d'interpréter avec précaution ces représentations, qui ne sont pas si lisibles qu'elles le paraissent dans notre contexte actuel, déconnecté de celui de leur production. Par leur précision, elles apportent néanmoins des éléments appréciables pour la connaissance du monde des enfants (costume, jouets, etc.)

▲Portrait d'un garçon de dix-huit mois,
probablement Louis de Nassau, né en 1602 (fils du stathouder Maurice d'Orange-Nassau)
attribué à Daniël van den Queborn, 1604-1605, Rijksmuseum, Amsterdam

▲Le haut de sa robe en soie brochée est taillé comme un pourpoint d'homme.

▲Une quadruple chaîne en or soutient une médaille à l'effigie de son notable de père.

▲Son devantier [tablier] de lin ou de soie est orné d'une large et somptueuse dentelle à l'aiguille reticella bordée de punto in aria [point en l'air], assortie à celle de son collet [col] et de ses rebras [poignets].

▲Portrait de Jacoba Bontemantel, anonyme, 1644, Rijksmuseum, Amsterdam
Jacoba Bontemantel, née en 1643, est la fille de riches commerçants d'Amsterdam.
Elle n'a que un an, mais ses vêtements et leurs accessoires sont d'un extrême raffinement.

▲Son béguin de dentelle est magnifiquement orné d'un assortiment de fleurs, rubans, bijoux et grelots,
à dominante rouge, symbole de la vitalité des enfants .
S'habiller de rouge, la plus « belle » des couleurs,
fut en France un privilège longtemps réservé à l'aristocratie par les lois somptuaires.

▲Une double bordure de dentelle agrémente le grand collet et les rebras de sa robe
et de son devantier en soie blanche.

▲Jacoba porte une chaîne d'or en guise de ceinture,
elle tient à la main un précieux hochet à grelots en or et argent.
Son grand collier et ses bracelets de perles fines
sont attachés par des rubans rouges assortis à ceux de son béguin.
Une tradition veut que les nourrices offrent un ruban au premier anniversaire d'un enfant.

▲Portrait de Guillaume III, prince d'Orange, par Adriaen Hanneman, 1654, Rijksmuseum, Amsterdam
Né en novembre 1650, le prince a quatre ans.
Titré prince d'Orange de la maison d'Orange-Nassau dès sa naissance,
il porte déjà le noblissime Ordre de la Jarretière, le plus élevé des ordres de chevalerie britannique
il deviendra roi d'Angleterre en 1689.

▲Sa toque de velours ou de satin noir, doublée de satin rouge,
est agrémentée de rubans et nœuds en cocardes,
d'un panache de plumes et d'une chaîne d'or.

▲Sa robe est en taffetas de soie couleur or, aux effets brillants et changeants à la lumière.
Les vêtements d'été sont souvent réalisés en taffetas.
À la cour de Versailles, le port des étoffes est codifié selon les saisons :
velours, ratines, satins et draps de laines l'hiver, taffetas, mousselines et dentelles l'été ;
draps légers en automne et au printemps. Même les dentelles varient en fonction des saisons.
On ne porte des fourrures qu'à partir de la Toussaint ;
même si le froid persiste, on abandonne ses manchons à Pâques.

▲Son devantier en soie est ajusté et allongé en pointe devant.
Finement plissé, assorti à son collet à glands, il est bordé d'une fine dentelle, peut-être en point d'Angleterre.
Le point d'Angleterre n'est ni plus ni moins le point de Bruxelles, ainsi renommé et revendu en Angleterre pour contourner l'interdiction d'importation des dentelles flamandes.
En France, il conservera cette appellation.
Merci au Rijksmuseum de mettre à disposition des internautes des scans d'une telle qualité.

Les vêtements représentés sur ces portraits d'enfants ne sont pas ceux du quotidien. Par la richesse des étoffes, des dentelles et des broderies, des accessoires (éventail, chapeau, bijou) ou des jouets (poupée, hochet d'or, d'argent, de corail ou de cristal muni d'une clochette d'argent), ils veulent témoigner de la position sociale et de la fortune de la famille. Le peintre détaille alors avec précision, voire avec complaisance, les riches ornements du costume : plumes des éventails et des chapeaux, fines dentelles des cols, des poignets et des mouchoirs, bijoux et perles... La robe des enfants subit les mêmes conventions vestimentaires, dictées par la mode, que la tenue de leurs parents illustres ou privilégiés.

Du XVIe au début du XVIIIe siècle, les lois somptuaires ont pour but de rendre visible l'ordre social établi dominé par l'aristocratie, à limiter ou interdire la consommation ostentatoire de produits précieux (étoffes, dentelles, bijoux, accessoires), généralement importés, qui fragilisent les industries nationales et grèvent la balance commerciale. Elles édictent les interdictions qui s'appliquent aux sujets « communs » pour les empêcher d'imiter les modes initiées par les nobles. La multiplicité de ces lois (cinq sous le règne de Louis XIII, douze sous le règne de Louis XIV) montre combien il est difficile, voire impossible, de les faire observer.

▲à g. : Portrait de Mademoiselle Bertin, par Jean-François Janinet, d'après Jean-Honoré Fragonard, vers 1780
The Metropolitan Museum of Art, New York
Rose Bertin, de son vrai nom Marie-Jeanne Bertin, d'origine picarde modeste, est une marchande de modes parisienne.
Elle ouvre en 1770 son magasin de modes à l'enseigne Au Grand Mogol dans la rue du faubourg-Saint-Honoré.
Elle y emploie jusqu'à trente salariées et fait travailler cent vingt fournisseurs.
Elle jouit de la confiance de la reine Marie-Antoinette au point qu'on la surnomme « la ministre des modes ».
Sa clientèle est principalement aristocratique.
Sa notoriété dépasse les frontières, elle est réclamée dans toutes les cours d'Europe.
Elle est la première à apposer sa « griffe » sur ses créations,
on peut la considérer comme la première des stylistes modernes.
à dr. : Métier : La Marchande de Modes (détail), planche de l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751 sur http://alembert.fr/ Si vous voulez mieux connaître Rose Bertin, je vous recommande le podcast de la conférence de Michelle Sapori,
sur le site de l'Institut français de la Mode - IFM

Au XVIIe, puis au XVIIIe siècle, le faste et le nouvel art du paraître imposés par la cour font de Versailles l'arbitre des élégances européennes. « La mode est pour la France ce que les mines du Pérou sont pour l'Espagne » écrit Colbert, qui comprend les enjeux des apparences comme représentation du pouvoir. Cet « art de vivre à la française » connaît son apogée sous le règne de Louis XV, il préfigure le système du luxe moderne. Le luxe, utile ou futile, fait l'objet de débats passionnés au siècle des Lumières [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe (3) – Le luxe est-t-il moral ?].

Au XIXe siècle, l'art de vivre bourgeois s'inspire de la tradition aristocratique. Dans les années 1850, sous l'impulsion de Charles-Frédéric Worth, la Haute Couture française favorise la naissance d'une mode parisienne prestigieuse qui étend sa suprématie en Europe et en Amérique. Paris reste l'arbitre des élégances, les divers mouvements anglo-saxons de réforme du vêtement n'ébranlent pas la couture française [Lire sur Les Petites Mains, la robe de réforme]. Mais l'habillement est de moins en moins codifié au fur et à mesure qu'on avance dans le siècle, avec l'apparition de la confection industrielle. Ce ne sont plus seulement les élites qui exercent leur influence sur les modes. Des produits nouveaux apparaissent, adaptés à l'évolution des modes de vie, où l'enfant a de plus en plus sa place singulière, au cœur de la famille.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (6) – Le contexte : courte histoire du luxe et de la haute couture)


14 commentaires:

  1. Un immense merci pour cet article d'une grande richesse iconographique et explicative !
    Vos publications sont toujours un bonheur à découvrir.
    Bonne continuation !

    Aurélie

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    1. Bonjour Aurélie,
      Merci à vous pour ces encouragements enthousiastes.

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  2. Je viend de découvrir votre site,c'est une source d'information qui recroise ce que je possede, et par cela confirme mes données précédentes, les info ne sont pas seulement des données sur les enfants mais aussi des info pour les adultes.
    Merçi beaucoup pour votre travail

    REMY

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    1. Bonjour Rémy,

      Merci de votre commentaire, je suis contente si mon travail peut vous être utile.

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  3. Très utile en effet et de bonne qualité, ce qui est rare. Continuez

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  4. Savez-vous à partir de quel âge une jeune fille de la noblesse au milieu du XVIIIe siècle devait porter un jupon à panier ? Est-ce à partir de son mariage ?
    Je vous remercie pour la qualité de votre documentation.

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    1. Je dirais oui, en général.

      Garçons et filles sont tôt soumis au port du « corps à baleines » [corset baleiné] et revêtent jusqu'à environ 4 ans la robe « fourreau » [faite d'une pièce] dont j'ai parlé sur Les Petites Mains. Les filles gardent plus longtemps le fourreau et portent la jupe dite « jupon », garni d'une sorte de falbalas ou volumineux volant dans le bas.

      Les filles de la noblesse et de la bourgeoisie commencent généralement à porter les « paniers », plus ou moins volumineux selon les circonstances, et une « robe à la française » pour les cérémonies, au moment de l'adolescence – en 1751, l'Encyclopédie oppose « âge de puberté » de 7 à 12-14 ans à « adolescence » de 14 à 20-25 ans.

      À la cour de France de Versailles, la confirmation et la première communion, entre 10 et 14 ans, sont l'occasion pour les princesses de porter leur premier « grand habit » de cour, très contraignant.

      La coutume des fiançailles et des mariages précoces – qui n'est pas non plus systématique, au XVIIIe siècle, l'âge courant du mariage se situe entre 16 et 20 ans – peut amener des fillettes à entrer très jeunes « dans le monde » et posséder plusieurs robes de bal et toilettes à paniers. Sauf en de rares exceptions, les enfants retournent dans leur famille respective après la cérémonie.

      Et puis on cite parfois des cas outrés, excentriques ou parvenus, de fillettes affublées de paniers extrêmement jeunes, 3 ou 4 ans ; ils font figure d'exception.

      Merci de votre commentaire.

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    2. C'est moi qui vous remercie de votre réponse si complète et si détaillée. Vous êtes une véritable encyclopédie ! Je vous en suis très reconnaissante et je vais vous lire régulièrement.

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  5. Bonjour,
    Je suis ravie d'avoir découvert votre superbe site au détour de mes recherches. Enseignante en maternelle, j'ai actuellement en projet, avec une artiste spécialisée dans le travail avec du matériel recyclé, un petit film sur Amélie Zürcher (1854 1947). Ma partie serait de présenter avec les élèves des chansons, danses et jeux de cette époque. j'ai un gros problème avec les costumes pour enfants de cette époque, car je devrais en plus utiliser du matériel recyclé (rubans, dentelles, ....). Auriez vous des idées?
    Dominique

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    1. Quelle époque souhaitez-vous illustrer exactement ? Entre les années 1870 où Amélie est à l'école primaire et les années 1900, plus encore après la Première Guerre mondiale, la mode a plusieurs fois changé de façon sensible.

      Et l'époque n'était alors vraiment au recyclage, bien au contraire !

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  6. Merci pour cette étude didactique remarquablement illustrée.
    Un enseignant

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  7. Hi,

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